[CR] la grande campagne Pendragon

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Harfang2
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Re: [CR] la grande campagne Pendragon

Message par Harfang2 »

Terres Gastes: En quête du Graal
Joueur 1
Aurélius fils du défunt Marcus, 51 ans, Duc de Silchester, chevalier de la table ronde
Joueur 2: James de Blacktower fils du défunt Edward, 63 ans, Seigneur de Blacktower, des épines & Funtley, connétable de Salisbury, chevalier de la Table ronde
Joueur 3: Conrad de Gooderstone, 23 ans, fils de Doha, Seigneur de Gooderstone, chevalier de la confrérie rouge

Bretagne: Manipulé par Samaël ont brisé le sceau divin du lieu de la chute puis ont refusé la proposition de Morgane d'aller trouver Samaël, après s'être emparé d'Excalibur pour "tuer" Samaël.
Joueur 1: 
Marc, fère d'Aurélius, 38 ans, Chevalier de la table ronde, Chevalier de l'Hermine et maître de Tournoi, marié à la belle Eirinn
Joueur 2: Aël, fils de James, 33 ans, Seigneur de Paimpol, Chevalier de l'Hermine
Joueur 3: Yfan de Mons marmorum, 46 ans, frère d'Afdan, Seuigneur de Mons Marmorum (en Ibérie), époux d'Isabella, fille bâtarde du Roi Athanagilde de Séville, connétable de la Bétique

Terres féériques: En guerre au côté des Seelie contre les Unseeli corrompus par Samaël
Joueur 1
Leddicus II, fils d'Aurélius, 22 ans, ancien écuyer de Bors de Ganis, puis de Hélain, après la mort de ce dernier
Joueur 2: Amren, fils de James, 23 ans, Seigneur du domaine des roses, ancien écuyer d'Ilariel, princesse Sidhes
Joueur 3: Afdan de Donwood, 48 ans, frère d'Yffan, Seigneur de Donwood, chevalier de l'épée de coeur, époux d'Avhielle Alarch, chevalier de la table ronde
             
Happé par le travail, j'ai du abandonné les CR.

Toutefois nous sommes en pleine triple quête du Graal (je ne reviendrais pas sur les spécificités de ma quête du graal à savoir qu'il est le Lapis exilis de Lucifer/ Samaël, et que c'est ce dernier qui veut récupérer le Graal pour se libérer), un groupe vient d'entrer dans les terres Gastes, ou se déchaine la guerre entre les Seelies et les unseelies corrompus par Samaël, un dernier est, encore en petite Bretagne, remontant d'Ibérie après avoir bien malgré eux, briser le sceau divin qui protégeait le lieu de la chute de Lucifer, dans les asturies, et donc, ouvert la voie au sacrifice si Samaël remet la main sur le Graal et sur la descandence humaine du Christ.

Les événements narrés impliquent des violences sexuelles et psychologiques

Spoiler:
Et, donc, alors que Leddicus de Silchester, fils d'Aurélius, petit fils de Marcus (RIP), Yffan, petit fils d'Afdan (RIP) par sa fille, et Aêl, fils de James, fils d'Edward (RIP) sont dans les terres féériques, aidant les Seelies comme certains chevaliers ayant répondu à l'appel de Peléas.
Les aventures se sont enchainées, la bataille du lac d'argent a eu lieu puis les quêtes individuel, Yffan chassant le cerf aux bois d'Obsidienne, maléfique créature corrompu, Leddicus accompagnant Morga éclat de vert la driade, Eluned l'enchanteresse Sidh, le prince Abzin, un nain et Sildia une charmante driade pour guerir le bosquet central d'Ailil de la racine du givre, deux quête couronnés de succès; Et puis Amren, lui s'engagea avec Thalion le maître des lames, un Sidh, et Dodinas le sauvage pour suivre Rhun des chemins secrets jusqu'a la cathédrale des épines, lieu de pouvoir de la reine Maeve maîtresse des Unseelies... et là, ce fut le drame, Thalion fut tué, puis Dodinas et, enfin, Amren, sombra dans la folie tentant d'invoquer sa passion.
Je n'avais pas prévu que celà se passe ainsi, d'autant moins que, durant le combat, le champion de Maeve manqua de mourir, je me retrouvai avec Amren a la merci de Maeve la grande méchante.
Tuer le joueur était une possibilité. Trop définitive cependant.


Mais il y avait bien pire, nous sommes au crépuscule du monde. Et le mal se fait pire encore que celui des âges barbares saxons.
Par ailleurs, un PNJ Ilariël est un allié des joueurs depuis beau temps, c'est une princesse Sidh, chasseresse qui a pris beaucoup d'importance dans le jeu, il se trouve qu'elle est aussi au coeur d'une prophétie, à savoir que tant que la princesse vierge n'aura pas chuté, jamais ne tomberont les royaumes féériques. Maeve, d'ailleurs dans « Le velours et les dagues » avait déjà essayé de la tuer.

Elle l’a donc ensorcelée, jouant sur son désir réél, afin qu’il viole Ilariël, quand il en aurait l’occasion. Projet facilité par le fait qu’il possède la confiance d’Ilariël, celui-ci ayant été son écuyer, ayant vécu des aventures avec elles, et l’aimant depuis des années.
Ce qui s’est produit, tous les jets pouvant aller a l’encontre de cette résolution échouant.
J’ai donc assumer et le viol a eu lieu.
Ce qui nous a valu un grand moment de roleplay du joueur, basé sur la haine de soi, l’aveu public et la culpabilité, non seulement vis-à-vis d’Ilariël mais du camp Seelie dans son entièreté. Mador de la porte, voulait qu’il soit exécuté, d’autres ont pris sa défense puis est, finalement, apparu qu’il avait été envouté (ce qui, d’ailleurs n’a rien retrancher ni a sa dépression ni a sa honte).
A sa demande, il a donc créer la passion Haine (de soi) , parallèle notable, celui qui les a vaincu, le champion de Maeve éprouvait la même passion.
Quoi qu’il en soit un fort moment de JDR, improvisé de part la tournure imprévu des événements, mais qui rajoute toujours, à la texture, intense du jeu, et le côté a la fois merveilleusement beau du royaume des fées, et terriblement cruel.
Ci-après, la lettre que, quinze jours après les faits, le personnage d’Ilariël a envoyé au personnage, car quitte a mettre en jeu un viol, celui-ci ne saurait être anodin.
Spoiler:
Amren,
Il m'est difficile de prendre la plume pour t'écrire. Il le faut pourtant.
Je suis née au royaume de Valleyrun, fille du roi Rivalean et de la reine Aeloria. Mon enfance a été belle — j'avais un père aimant et, surtout, une mère que j'adorais.
J'étais encore jeune quand ils furent tués par le Duc Veyrith de Cairnalis, un seigneur Unseelie. Longtemps après, c'est la vengeance qui m'habita. Durant des années, je traquai un par un ceux qui avaient outragé ma mère. J'y montrai beaucoup d'audace, de haine et de cruauté. J'ai versé beaucoup de sang et n'ai accordé aucun pardon.
La mort ne suffisait pas.
Il fallait aussi la souffrance.
Avec le temps, j'ai découvert autre chose — et la rencontre avec ton père James et ta mère Flora n'y fut pas pour rien. Ta famille était belle. Ton père tendre, tant avec son épouse qu'avec ses enfants, et Flora était une femme formidable, une mère admirable. C'est auprès d'elle que la joie est revenue en mon cœur. La voir s'occuper de vous, sentir sa bonté, cet amour sans nuances, me rappelait ma propre mère.
Je crois que c'est grâce à cela que je suis restée Seelie, dans la lumière, alors que les ombres m'entouraient et m'attiraient, irrésistiblement.
J'ai été heureuse de te prendre sous mon aile, de t'éduquer à la chevalerie, heureuse de faire plaisir à ton père et d'honorer la confiance qu'il me témoignait.
 
La guerre a commencé. Et parallèlement, paradoxalement, mon cœur s'est ouvert. J'ai aimé plaire à Thalion, à toi, à d'autres. Ma virginité me pesait, d'une certaine manière. Je jalousais les plaisirs du cœur et du corps que d'autres arpentaient librement. Par orgueil, sans doute, et comme pour jouer avec ce manque, je crois avoir pris un certain plaisir à me faire désirer. C'était naïf, certainement idiot, mais il n'était pas si facile de me priver de cette vie, de ces plaisirs, d'être différente des autres.
Je voulais trop, et tout à la fois, être la princesse vierge, championne des royaumes féériques, et de l'autre, une Sidhe désirable.
Peut-être même Thalion et toi n'êtes-vous partis dans cette quête dangereuse que pour m'impressionner, pour me prouver votre valeur. Là aussi, j'ai fauté. J'aurais dû vous en empêcher, être plus sage. Mais j'avais confiance en vous, confiance en votre courage, en votre valeur, et sans doute étais-je aveuglée par l'idée que je me faisais de l'inspiration que vous puiseriez dans votre amour pour moi.
Je suis fautive de sa mort. Fautive de ta peine. Fautive, aussi, de mon propre malheur.
 
Car tout cela s'est achevé, et le printemps est mort.
 
Je t'écris depuis la fenêtre de ma chambre, à l'heure où le jardin est encore dans l'ombre et où Thalorien se tait. C'est la seule heure où je parviens à tenir une plume sans que ma main tremble.
Te détester, te haïr, ce serait donner une victoire de plus à Maeve. Ce serait aussi une injustice,  car c'est elle qui m'a violée, à travers toi. Eluned me l'a dit, tu as été ensorcelé, et, Là aussi, j'aurais dû être plus vigilante.
 
Mon corps a été déchiré, mon cœur écrasé, mon âme dévastée.
Les blessures physiques ont été brutales. Cette intimité que je préservais, pour le bien commun, croyais-je, m’a été arrachée avec violence. De celles-là, sans doute, me remettrai-je.
Mais pour mon cœur, c'est bien différent. J'ai été dominée, vaincue, soumise, et j'ai senti la peur. Je n'avais plus pleuré depuis la mort de ma mère, et j'ai pleuré des jours et des nuits, sur tout ce que j'avais perdu. Ma confiance. Ma magie. Mon pouvoir. Mes espoirs. Et deux amis.
Oui, deux amis, car j'ai perdu mes deux plus grands défenseurs, Thalion et toi, et rien ne sera plus comme avant.
 
Moi qui jalousais tant les autres, moi qui imaginais quelles seraient mes plaisirs après la guerre, mes rêveries intimes sont devenues des cauchemars de souffrance et de peur.
Moi qui aimais tant être la protectrice, l'invincible, la vierge, je ne suis plus ni invincible, ni vierge.
Moi qui incarnais la magie du printemps, celle-ci m'a échappé, dissoute, dispersée.
 
Je suis vidée.
Je suis perdue.
 Et je ne sais pas encore ce que le destin fera de moi. La haine pourrait me consumer, je deviendrais ce que j'ai déjà été, un être de vengeance et de sauvagerie, semant autour de moi mort et cruauté dans de grands éclats de rire. Cela, sans doute, me soulagerait. Mais j'ai déjà connu cet étourdissement, cette enivrante danse macabre. Quelles moissons apporte-t-elle ? Quelles floraisons ? La destruction est peut-être une ivresse, mais pas une vie. Ou du moins, une vie sans beauté ni grandeur.
 
Je te parle de moi car il n'est plus temps de faire semblant. Je sais quelle était ton affection pour moi et sans doute aujourd'hui ton inquiétude, ta culpabilité, ta souffrance. Car je te crois aussi victime que moi.
Mon esprit ne te tient aucune rigueur de ce qui s'est passé. Même, sans doute, aimerais-je revenir en arrière et faire comme si de rien n'était.
Il en va autrement de mon corps et de mon cœur. Quand je me fige, en pleine journée, happée par les images que ma mémoire m'impose, c'est ton visage que je vois, tandis que mon ventre est déchiré. Quand je me réveille en suppliant, c’est ton regard qui m'ignore.
Je ne crois pas être capable de te revoir, même si j'aimerais te consoler.
 
Mes vœux de guérison t'accompagnent. Tu n'as commis aucun crime, tu as été ensorcelé. Sois fort. Sois vaillant. Sois tendre. Sois digne de celle qui t'a mis au monde et qui portait la lumière dans son cœur.
 
Ilariël de Thalorien
Après avoir un peu étudié les possibilités, je vais me retrouver avec un arc dramatique renforcée en féérie. Ilariël incarné le printemps et la vitalité, elle peut rester dans cet état fragilisé, que j'ai nommé le printemps brisé, elle peut évoluer vers ce que j'appelle le printemps noir, c'est à dire basculer dans la haine, aller jusqu'a vaincre Maeve... et devenir, elle-même, l'ennemi, la reine sanglante des unseelies ou bien encore évoluer vers ce que j'appellerai l'été souverain, c'est à dire dépasser le rôle de Princesse exaltante qu'elle avait pour devenir l'incarnation de la royauté. Les trois cas de figure sont porteurs d'histoires, le printemps brisé sera marque de l'échec individuel et de la barbarie du mal, le printemps noir donnera lieu à un retournement d'autant plus terrible qu'ils devront finir, soit par assister, impuissant à la naissance d'un Mal plus grand, soit devront affronter celle qui était leur allié, le dernier cas, est plus doux, mais sera, aussi, très élégant, dans une logique de résilience et d'apaisement (rien ne dit, d'ailleurs que ce dernier état ne puisse être atteint après une alternance entre le printemps brisé et le printemps noir)
Mieux, Samaël jouant son propre jeu, il peut aussi, se servir d'Ilariël en l'appâtant, jouant sur sa culpabilité et un transfert de son désir de Salut , pour remonter la piste de la descendante du Christ, caché par Hélain auprès de la dame du Lac de Ganis et, comme les joueurs ont déjà causé le bris du sceau divin sur le lieu de la chute de lucifer, ils seraient, aussi, cause de l'avancée de samaël vers sa libération. Je peux imaginer une scène finale ou les joueurs se retrouverait seul défenseur du lac de Viviane pour protéger la descendante du Christ face a Samaël ou l'un de ses archontes.
Bref, je voulais une quête du Graal mémorable, elle en prend le chemin, plein de noirceurs et de brisures, car, ailleurs, dans les terres gastes c'est Aurélius de Silchester, James de Blacktower et Conrad de Gooderstone qui ont trouvé le cadavre d'Agloval, tenant encore entre ses mains des plumes noires, signant l'action des ailes noires de Samaël.
Ceux en Bretagne vont certainement devoir affronter la dernière traitrise du roi Mark, à savoir, attaquer Camelot alors qu'il n'y  plus de chevaliers de la Table ronde, ni d'officiers pour la défendre. Problématique rendu plus intense encore puisque le roi mark est aussi cause de la mort d'Alexandre Orphelin qui avait épousé Aurore de Silchester, fille d'Aurélius, un PJ, ne lui laissant qu'un enfant, Bellanger, avant que d'être empoisonné en Cornouailles, ce qui implique que l'enfant, petit-fils de Bodwin, frère de Mark, a des droits a faire valoir sur le trône de Cornouailles.

 
Dernière modification par Harfang2 le lun. avr. 06, 2026 12:00 am, modifié 1 fois.
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Re: [CR] la grande campagne Pendragon

Message par Harfang2 »

Concernant l'arc féérique, je mets, ici, les mémoires de Leddicus de Silchester (G3, fils d'Aurélius, petit-fils de Marcu, arrière petit-fils de Leddicus).
Ecrit par le joueur, donc, et se situation en 552, 553... et axé exclusivement sur l'arc féérique.
  
CODEX DE LEDDICUS
fils d’Aurélius de Silchester et d’Alia de Strangor
 
Mis en écrit de ma propre main
commencé en l’an 552 de Notre Seigneur
 
Avril 552, peu après les Pâques
Pelleas est arrivé à Silchester par une matinée ordinaire.
Il cherchait le jeune chevalier Aurélius. C’est ce qu’il a dit, dans la cour, avec la simplicité directe de quelqu’un qui n’envisage pas que sa demande puisse être compliquée. Je lui ai expliqué qu’Aurélius était mon père, et qu’il n’était pas là. Que Marc non plus. Il m’a regardé un moment avec cette lumière dans les yeux qu’ont certains hommes quand ils réajustent le monde autour d’une information nouvelle, sans que ça les affecte vraiment. Puis il m’a expliqué pourquoi il venait.
Pelleas est un très ancien chevalier de la Table Ronde. Il est aussi, clairement, un homme dont la vie s’est profondément mêlée à celle du monde des fées. Il en a les codes, la spontanéité, quelque chose d’ouvert et de sans arrière-pensée qui contraste avec la plupart des hommes que je côtoie d’habitude. Il ne calcule pas. Il ne s’excuse pas de déranger. Il vient au nom du monde des fées, parce que ce monde a besoin d’aide et il cherchait mon père parce que mon père est Aurélius de Silchester et que ce nom compte. Il n’avait simplement pas mesuré le temps passé.
J’ai proposé de le suivre.
Le nom que je porte exigeait que quelqu’un réponde. Le nom Leddicus aussi, ce nom que je porte d’après un homme que je n’ai pas connu, qui a élevé Marcus, qui a éclairé toute une idée de la chevalerie dans ce royaume. C’est beaucoup à porter. Je tente de ne pas y penser trop souvent.
Je consigne ces premières lignes pour fixer le point de départ. L’homme qui tiendra ces pages dans les mois à venir n’est peut-être déjà plus tout à fait celui qui prenait ses affaires à Silchester ce matin. Je le sens. Je ne saurais pas encore dire pourquoi.
Été 552 — je n’ai plus le jour exact
Le vin était du sang.
J’écris ça simplement parce que c’est la vérité et que je veux m’en souvenir exactement, pas comme d’une chose qui serait arrivée à un autre. Nous étions à table, le vin est devenu du sang, et les paysans présents se sont changés en quelque chose que je n’arrive pas encore à nommer correctement. Des morts qui marchent n’est pas tout à fait juste, mais c’est la seule formule qui tienne à peu près. Des Élohim mauvais sur les murailles, un nécromancien qui relevait les corps. Les forces de Samaël, comme nous les appelons dans la Fraternité.
Nous nous sommes regroupés en formation. Certains ont tenu. D’autres non. Je ne vais pas nommer les morts ici. Je n’ai pas encore trouvé la bonne façon de le faire et le faire mal me semble pire que le silence. La moitié de la troupe a été décimée ou brisée.
Iffan est blessé. Amren aussi. Je les regardais le lendemain matin en cherchant la version d’eux d’avant cette nuit-là.
Ce que je retiens, c’est quelque chose de très simple : le Mal attaque dans les lieux d’hospitalité, dans les espaces où on a posé les armes. C’est ce qui le rend insupportable. Pas sa violence , mais sa lâcheté.
Automne 552 — ou ce qui y ressemblait
Nous sommes entrés dans le monde des fées par un matin, ou quelque chose qui tenait lieu de matin.
Je dis automne parce que c’est ce que le calendrier dictait quand nous avons quitté la Bretagne. Mais à mesure que nous approchions de la frontière entre les deux mondes, l’air changeait. La température remontait. La lumière devenait plus saturée, comme si chaque chose portait en elle une petite source. Venant du nord où nous avions chevauché sous un ciel gris de fin d’été, le contraste était net et étrange. On se serait crus en juin, sauf que ce juin-là n’avait jamais existé dans aucun calendrier que je connaisse.
Le passage lui-même n’est pas une porte. Ce n’est pas un pont ni un seuil qu’on franchit en sachant qu’on le franchit. C’est plutôt comme si le monde cessait progressivement d’être lui-même, et qu’on réalise, à un moment donné, qu’on est déjà de l’autre côté.
J’ai regardé mes mains pour m’assurer qu’elles étaient encore les miennes. Elles l’étaient.
Les arbres sont plus grands que des arbres. La lumière ne vient pas d’où elle devrait. Le silence a une texture. Je cherche les mots et je n’en ai pas encore assez.
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Message par Harfang2 »

Quelques jours après l’entrée, je crois
Le camp du Grand Duc Ardanor est installé dans une clarière d’une forêt dont je n’ai pas encore mesuré l’étendue. Des tentes, des pavillons, des lumières partout sans source visible et des créatures de toutes formes imaginables : petites, grandes, ailées, cornues, translucides, recouvertes de mousse ou de plumes ou de quelque chose qui ressemble à de l’eau figée. Des fées partout qui marchent et s’interpellent et rient dans des langues que je ne comprends pas. J’avais l’impression d’être une tache sombre dans un tableau de couleurs vives.
Le banquet. Une longue table sous ce ciel qui n’est pas tout à fait le ciel. On m’a placé quelque part au milieu et j’ai essayé de regarder sans trop le montrer. La mémoire du banquet de sang était là, quelque part dans le corps et pendant une fraction de seconde quelque chose s’est tendu. Puis j’ai regardé ces visages. Ce n’était vraiment pas la même chose.
Des noms. J’en retiens plusieurs, sans savoir encore ce que chacun représente dans cet endroit. Eluned Brumelente, une enchanteresse dont la puissance se sent sans qu’on ait besoin de vous l’expliquer, qui parle avec la précision de quelqu’un qui n’a jamais eu besoin de presser les choses. Ilariel, princesse et magicienne dont Amren m’a parlé le temps du voyage, avec quelque chose de pétillant dans le regard. Cette qualité d’une jeunesse millénaire et inconcevable pour moi. Une âme si douce et pourtant implacable dans sa progression. Brithil Vent-Clair, Lame des Rameaux Blancs et Capitaine des Hautes-Ailes, une guerrière, une des championnes d’Ardanor. Orwin le diplomate, qui observe. Rûn Sabot-Fendu, maître des chemins secrets – je ne suis pas certain de ce que cela veut dire - , Talios aux mains d’or qui nous a été présenté comme le forgeron en titre du Grand Duc, capable d’accomplir des merveilles avec son marteau. Morgra l’éclat vert, Belisse Lance-Aurore, Itralis au voile d’opale, Kort, Talvan Brise-Corne, Galdir le silencieux. Et d’autres que je n’ai pas eu le temps de nommer. Je suis émerveillé de tous ces noms qui sonnent comme des légendes. Plus tard, je crois que j’aimerais qu’on m’affuble d’un suffixe qui exhale ma propre grandeur. Avec toutes ces émotions, j’ai oublié de demander le nom de la ville où réside le Grand Duc. Je demanderai la prochaine fois.
Ce que je veux noter avant tout le reste, parce que c’est ce qui m’a le plus frappé ce soir-là : les bardes.
Au milieu du banquet, l’un d’eux s’est levé et s’est mis à chanter le nom d’un guerrier tombé depuis longtemps. Et pendant quelques instants — je n’aurais pas su dire combien — ce guerrier était dans la salle. Pas comme un fantôme, pas comme un souvenir invoqué par la mémoire. Comme quelqu’un qui respire.
J’ai demandé à Eluned comment c’était possible. Elle m’a regardé d’une façon difficile à qualifier. Pas condescendante, plutôt comme on regarde quelqu’un qui vient d’ouvrir les yeux et ne sait pas encore ce que ça change. Elle m’a dit que chez les fées, le récit n’est pas séparé de l’acte. Que nommer une chose, c’est participer à son existence. Que les bardes ne témoignent pas après coup. Ils sont gardiens du souffle des choses.
Mon père m’a appris que les mots servent à transmettre et à conserver. C’est une idée noble. Mais ce soir j’ai commencé à penser que c’est peut-être aussi une idée incomplète.
Ma mère m’a parlé de tout ça, autrefois, dans les vieilles histoires qu’elle me racontait. Les anciens peuples qui tenaient les morts vivants dans les mots. Je croyais que c’était des métaphores. Je me souviens de sa voix dans ces moments-là et je me demande ce qu’elle saurait voir, ici, que je ne vois pas encore.
Ce même soir
Il s’est passé quelque chose entre Brithil et moi ce soir-là.
Je ne vais pas détailler. Ce n’est pas que je ne saurais pas. Mais certaines choses, mises en mots avec trop de précision, perdent quelque chose qui leur appartient en propre. Ce que je veux garder, c’est la façon dont elle m’a regardé la première fois. Pas comme on regarde un homme qu’on évalue ou qu’on jauge, mais quelque chose de plus direct, qui a fait résonner tout l’homme que j’étais devenu sans m’en rendre compte, avec toutes ces épreuves. Je crois que je suis parti à l’appel de Pelleas comme le fils de mes parents. Je deviens, dans ce monde, progressivement, l’homme que je devais être.
C’est la première femme qui s’approche de moi ainsi, qui me touche ainsi, qui m’offre ce qu’elle m’a offert, des deux mondes réunis. Je ne savais pas que ça changerait quelque chose de le vivre plutôt que de l’imaginer. Ça change quelque chose.
Ce que j’éprouve pour elle n’a pas la forme simple d’un beau souvenir. C’est quelque chose qui continue. Mais je ne comprends pas encore les règles de ce monde pour ce genre de chose. Est-ce que les fées conçoivent l’attachement autrement, lié à leur façon de vivre le temps ? Je ne saurais pas répondre à ça. Pas encore. Donc je reste prudent dans l’expression de ce qui aurait été naturel dans mon royaume. Mes sentiments sont, pour le moment, l’expression de la place particulière qu’elle gardera dans mon être. Peut-être que j’aurais été un instant, une parenthèse, dans sa longue vie. Mais pour moi, quoi qu’il advienne, elle aura été ma première femme. Peut-être que ce sentiment évoluera. Peut-être qu’il me restera pour elle une immense tendresse. Nous verrons bien. Mais j’ai senti, à mes approches suivantes, quelque chose qui diffère de chez nous, dans ce peuple. Il faudra que je creuse leur façon d’être pour mieux les comprendre.
Toujours est-il qu’elle est la première à qui j’ai pensé en me réveillant le lendemain.
Avant la bataille — notes
On nous a expliqué ce qu’est un Belphyr. Source du glamour féerique. Je ne comprends pas tout à fait ce que c’est. Mais ça a l’air d’être important. Vital même, dans notre lutte commune. C’est, dans une certaine mesure, une forteresse stratégique à défendre.
 
Les forces de Maëvé approchent. Ce sont des Unsilly. Le camp de l’ombre dans ce monde comme dans le nôtre. A priori, même essence que mes alliés, mais forme corrompue par son allégeance au mal.
 
Je combattrai sous les ordres de Mador, aux côtés d’Hector des Marais. Le lac est gelé, l’essence même de l’air est chargée différemment. Mais je suis content d’avoir un clan de Gannes à mes côtés, pour cette première. Et mon cousin Iffan, qui est là aussi. J’ai des repères, malgré et contre tout. Sans avoir peur, ce qui se dessine devant moi défie ma raison et mon courage au plus haut point.
La bataille du lac gelé
Marc m’avait parlé des Formorae, une fois, dans un de ces moments où il racontait quelque chose qu’il n’avait pas prévu de raconter. Il en avait croisé du temps où il était écuyer de James. Ma mère en avait aussi glissé un mot dans les vieilles histoires. Des créatures de l’ancien chaos, nées avant que le monde ait trouvé sa forme. Quand j’ai vu Balor, j’ai compris les deux à la fois : que ce qu’ils m’avaient dit était vrai, et que c’était plus grand que ce qu’ils avaient pu dire. Mais que dire du reste ? Des serpents géants, des chimères venues des anciens comptes romains et grecs prenaient forme devant moi… Et que dire de mon camp ? J’étais à peine plus habitué aux ogres, faunes, lutins qui peuplaient nos rangs et pour certains grognaient d’une façon ni rassurante, ni agréable, quand bien même ils faisaient partie de mon camp.
Le début de la bataille restera gravé dans ma mémoire pour l’éternité. Les cris des hommes ne sont rien, comparés aux rugissements inhumains. La terre elle-même a grondé sous les sabots de mon cheval.
La première charge a été frontale, contre les gobelins qui déferlaient en masse. On les tenait à peine quand les faunes ont attaqué par derrière et brisé leur élan. Ce répit-là était précieux. Mador l’a saisi sans hésiter, nous a fait manœuvrer pour contourner les lignes adverses, gobelins et bonnets rouges mêlés. Les bonnets rouges surtout, rien à voir avec les gobelins, des créatures puissantes et féroces capables de déchirer l’armure, qui basculent dans quelque chose de chaotique et d’incontrôlable quand la rage les prend. Et puis la grande charge. Nous étions tous là, tous ensembles, en plein sur le côté des forces menées par Balor.
Trois d’entre nous ont percé si loin dans les lignes ennemies que la charge nous a emportés droit au milieu des bonnets rouges, face à Balor lui-même. Je sais que nous étions trois. Mais je n’ai pu identifier que Brunor, qui était au centre, juste à côté de moi. C’était brillant ou imprudent, et je crois que dans ces moments-là la distinction ne veut pas dire grand-chose.
Le Formorae portait une épée à deux mains, aussi grande que moi. Je ne pouvais pas placer mes coups comme je l’aurais voulu. Son allonge, sa masse, la façon dont il occupait l’espace ne laissaient pas de place à ce que j’avais appris. Mais j’ai tenu. Je l’ai occupé, j’ai cherché les ouvertures, j’ai refusé de reculer. Jusqu’à ce qu’il m’assenne un coup qui aurait dû trancher n’importe qui. Je me suis réveillé avec le froid du lac dans le dos et le bruit de la victoire au loin. C’est son écuyer qui m’a soigné. Mais, grâce à Dieu, j’ai retrouvé Gwen à peine plus tard. Choqué, blessé, mais en vie.
Bohort est mort à l’est du pays franc, pourchassé par des Élohim. C’est son sacrifice qui nous a donné le temps de tenir. Il n’y a pas eu le temps de quoi que ce soit après. Juste la route, et le silence, et ce qu’on porte quand on n’a pas pu s’arrêter.
Nous avions tenu. Je ne suis plus un invité dans ce monde. J’ai versé mon sang dans sa neige. Quelque chose a changé.
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Message par Harfang2 »

Après la bataille
Je veux écrire ceci pendant que c’est encore net.
Brithil pleurait ses morts avec le corps entier, sans honte et sans retenue. Autour d’elle les autres faisaient de même. Hommes et femmes, guerriers et non-guerriers, un deuil collectif et public que personne ne cherchait à contenir. Je les ai regardés et je n’ai pas su quoi faire de mes mains. Je les ai écoutés aussi. Leurs chants se sont élevés dans l’air, portés par une onde vibrante, comme s’ils, collectivement, rassemblaient leur peine pour la faire enfler, prendre de l’altitude, et s’envoler avec les âmes de ceux qui n’étaient plus.
Ce n’est pas la chevalerie qui nous apprend à retenir la douleur. Nous avons beau être formés pour devenir de solides gaillards, j’ai vu des hommes pleurer. Mais chez nous, ce n’est tout de même pas la même chose. Le christianisme, dans sa forme même la plus ouverte, n’encourage pas à cette extraversion. La foi arienne que j’ai reçue tend vers la tenue, vers la dignité de la souffrance offerte, pas vers son expression bruyante. Ce que j’ai vu ici était une expression plus antique. C’était une autre idée de ce qu’on doit aux morts, et peut-être une façon de s’en libérer assez pour continuer.
Puis ça s’est arrêté, comme une pluie qui finit, et les réjouissances ont commencé avec la même intensité. Comme si l’un et l’autre venaient de la même source et se suivaient aussi naturellement que le jour suit la nuit.
Je pense à Bohort. Je l’ai porté dans la poitrine, fermée, depuis l’est du pays franc. Ce soir quelque chose s’est un peu desserré, sans que je sache exactement pourquoi. Ce pays va sans doute me changer.
Cette même nuit, ou plusieurs nuits
Pendant les réjouissances, une des Lames d’Argent — guerrières de rang sous les ordres de Brithil — est venue à moi. Elle m’a dit que Brithil lui avait parlé de moi.
Nous ne nous sommes pas échangés nos noms. Je n’ai, surtout, pas pensé a lui demandé le sien, tellement j’étais troublé par son approche.
Nous avons partagé du temps, beaucoup de temps il me semble, ou alors peu, je serais incapable de trancher. Il y avait beaucoup de choses à y mettre et le temps semblait s’étirer pour les y accueillir toutes, ou peut-être s’était-il déjà mis à se compter autrement.
Ce que je sais avec certitude : Brithil avait parlé de moi. Je comprendrais plus tard pourquoi, mais cette information était déroutante sur le moment. J’ai su, malgré tout, porté par mon instinct, saisir ce qui m’a été proposé par cette guerrière, sous les recommandations de sa Capitaine. Je ne l’aurais sans doute jamais fait quelques mois avant.
Avant le départ pour la forêt
Les jours qui ont suivi la bataille ont été ceux des choix. Chacun a pris sa route, ou retrouvé la sienne.
Brithil est repartie vers les terres du Grand Duc Ardanor. Elle est Lame de sa cour, Capitaine de ses Hautes-Ailes. Elle a des obligations qui ne s’arrêtent pas parce qu’une bataille est gagnée. Je l’ai regardée partir.
Iffan est parti seul, pour une affaire de cerf d’ombre. Une quête solitaire et silencieuse qui lui ressemble. Nous ne nous ressemblons pas en tout.
Nous n’avons toujours pas de nouvelles d’Amren. Il avait choisi la tour d’épine, pendant que nous allions au lac. Des chemins différents dans un même monde. Belisse Lance-Aurore est avec lui, ce qui me rassure d’un côté. Mais je me souviens de ce silence pesant face à l’enthousiasme de mon ami et de son choix. Je me souviens des regards. Je me souviens, aussi, de l’intervention de Belisse. Lui-même n’y serait pas allé, je l’ai vu. Mais il ne pouvait, en tant que champion, laisser un jeune homme relever le défi alors que lui s’abstenait de le faire. Il n’est pas là pour secourir Amren. Il est là pour secourir son honneur et sa fierté. Amren, vu sa famille, n’a pas choisi cette mission pour des raisons différentes. Je prie que ces motivations ne soient pas l’expression d’une folie qui va les faire courir à leur perte tous les deux.
Pour ma part, je laisse la chasse à mon cousin, car c’est un art que je n’ai jamais compris dans lequel il exèlle avec une obsession déroutante. Je laisse la folie et la démesure à Amren si tant est qu’à l’heure où j’écris ces lignes, il y ait encore quelque chose à laisser.
J’ai choisi pour ma part la quête de la forêt de givre. Je souhaite aider le Grand Duc à soigner sa terre. Je souhaite comprendre un peu plus de ce monde. Je veux passer du temps avec eux, pas simplement leur montrer que je vaux aussi bien, voire autant qu’eux.
Le  groupe
Nous sommes six : Eluned, qui guide et qui sait les choses magiques ; Morgra l’éclat vert, une dryade, qui comprend les forêts et qui écoute les arbres ; Sildia, plus jeune, dont le printemps semble habiter les gestes ; et deux faunes, Laekôn et Kaer, qui me semblent, à défaut d’être brillants, au moins sympathiques et capables. Ils semblent fantasmer des situations à l’encontre de Sildia qui transpire par leurs orbites. Ils la regardent parfois avec un air si libidineux que c’en est presque drôle de voir la dryade filer d’arbres en arbres.
Je ne savais pas grand-chose des faunes avant de les côtoyer. Ma mère m’en avait parlé comme de gardiens des lisières et des creux de collines. Ils sont plus petits que dans mon imaginaire, plus nerveux, plus bavards, et ils s’arrêtent parfois sans prévenir pour renifler l’air avec une intensité animale qui contredit entièrement le fait qu’ils se tiennent debout.
Des arbres meurent dans le domaine d’Ardanor. Un à un, frappés par un givre qui n’est pas naturel. Même dans un monde où tout est déjà surnaturel à mes yeux, celui-là ne va pas. Les dryades le sentent bien avant les autres.
Laekôn et les mots
Le deuxième jour de marche, ou ce qui en tenait lieu, Laekôn s’est approché pendant que j’écrivais et m’a regardé faire avec une méfiance que je n’avais pas vue chez lui jusqu’alors. Il m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai expliqué : je notais une clarière, la couleur des mousses, des teintes pour lesquelles je n’ai pas encore de noms.
Il m’a dit, avec le sérieux particulier des petites créatures qui ont longtemps réfléchi aux grandes choses, que les mots sont vivants et que noter les paroles des autres revient à leur dérober quelque chose. Que l’écriture peut être un vol.
C’est une idée que je n’avais jamais envisagée.
Je l’ai rassuré : je n’écris pas les paroles des autres en les faisant passer pour les miennes. Ce que j’écris, c’est d’abord ce que je vois, ce que les gens font et mes propres impressions, qui n’appartiennent qu’à moi et que personne ne peut me contester. Il a réfléchi un moment, les naseaux frémissants et a semblé partiellement convaincu.
Le rituel
Eluned et Morgra ont cherché.
Elles semblaient écouter les arbres. Morgra, dans une approche plus physique, touchait, sentait. Parfois elle disparaissait dans une écorce, d’un hêtre ou d’un frêne, pour réapparaître, quelques instants plus tard. Elle ne le faisait pour autant jamais dans un arbre malade. Mais dans ceux, encore sains, qui n’étaient pas loin. Eluned, elle, se concentrait pendant des instants assez longs, apposait ses mains, manipulait son bâton, marmonnait des mots parfois incompréhensibles de là où j’étais. Elles se complétaient. Ce que j’appellerai l’enquête a bien pris plusieurs jours. Elles ont fini par trouver. Sous la terre gisait un mal qui, par sa présence interdite et maléfique, rongeait le domaine des Rameaux Blancs. Elle a demandé aux faunes d’aller chercher les nains sous la montagne. Ils revinrent quelques jours plus tard, accompagnés de dix êtres petits, costauds, dont j’avais vu quelques représentants à la cour d’Ardanor. Le prince Azdin et neuf solides compagnons nains étaient là, avec tout leur équipement, des mules et un chariot. Ils se mirent à creuser, au son de chants ancestraux de leur peuple, m’expliqua Eluned. Les coups de pelle et de pioche avaient quelque chose qui relevait, par leur savoir-faire, plus de l’art que de la basse besogne. Je n’avais jamais regardé quelqu’un travailler avec tant d’intérêt.
Ils finirent par dévoiler l’objet de nos recherches. Une racine, isolée des systèmes souterrains de la forêt. Mais bien présente. Givrée, bleue glace, elle répandait son aura froide et maléfique tout autour d’elle, empoisonnant le sol. Alors, les fées firent tous ensembles quelque chose qui, là encore, restera gravé dans ma mémoire.
Eluned et Morgra ont formé un cercle avec Sildia, les deux faunes et les nains, et elles ont chanté. Pas dans une langue que je connaisse. Quelque chose de plus ancien, de plus rauque, qui portait des consonnes que je n’ai pas dans la bouche. Du vieux gaëlique, ai-je pensé. Pas celui qu’on entend encore dans les campagnes de l’ouest, mais quelque chose d’antérieur à ça. La langue des premiers âges dont ma mère m’a parlé. Et pourtant, par endroits, je comprenais des fragments. Pas les mots entiers mais des éclats. Une racine ici, une image là. Comme si la langue parlait à quelque chose en moi qui précède ce que je sais.
Je suis resté en dehors du cercle et j’ai écouté sans bouger. Il y avait quelque chose dans ce chant qui rendait l’air plus épais, plus chargé. Morgra les yeux fermés, les mains à plat sur la terre. Sildia dont la voix montait plus haut que les autres. Eluned qui tissait quelque chose que je ne voyais pas mais dont je sentais le mouvement, comme on sent le vent avant qu’il arrive.
Puis Eluned a ouvert les yeux et a dit qu’elle savait où aller.
Kaerwin du Givre Noir. C’est le nom qu’elle a prononcé.
La marche
Le premier paysage que je ne saurai jamais nommer correctement, c’est celui des landes violettes. Pas violettes comme les bruyères de chez nous, non. Violettes comme si quelqu’un avait décidé que le violet était la seule couleur qui comptait et avait repeint le monde jusqu’à l’horizon ainsi. Le ciel au-dessus était d’un jaune de miel pâle. Les deux ensembles ne devraient pas fonctionner. Ils fonctionnaient.
J’ai essayé de compter les jours. J’ai abandonné assez vite.
La marche — les collines sonores
Il y a des collines ici qui font du bruit. Pas comme le vent dans les rochers. Quelque chose de plus délibéré, un bourdonnement sourd qui monte du sol et que Morgra appelle le chant de la pierre. Elle y a posé la main et a souri. Sildia a couru jusqu’au sommet de la plus haute et a ri de là-haut pendant un bon moment.
Le soir, nous avons campé dans un creux entre deux d’entre elles. Laekôn et Kaer ont raconté des histoires dans leur langue, par gestes autant que par mots, et Sildia les a traduits en partie. J’ai écouté jusqu’à ce que le bourdonnement des collines et leurs voix se mêlent et que je ne sache plus distinguer l’un de l’autre.
Ce soir Sildia a partagé des baies avec moi sans me demander si j’en voulais, simplement en m’en tendant une poignée avec un sourire, et ça m’a semblé aller de soi. Pas d’échange, pas d’obligation. Juste le moment. C’est peut-être ça que les fées font avec le temps. Ils vivent dedans sans compter ce qu’il a coûté ni ce qu’il va coûter.
Il y a des prairies où l’herbe bouge sans vent, en vagues lentes et continues, comme si la terre respirait dessous. Nous y avons passé une nuit.
Ce soir-là, Eluned a parlé longtemps, à voix basse, de choses que je comprenais à moitié. La nature du Glamour, la façon dont il circule, la différence entre les lieux où il abonde et ceux où il se tarit. J’ai écouté avec tout ce que j’avais. J’ai pensé à Errin, ma tante, qui appelle ça des laies. Une sorte de réseau de veines magiques qui coulent à travers notre monde, mais que seuls les initiés peuvent voir. J’ai immédiatement fait le rapport tant les deux choses sont racontées par ceux qui savent de la même manière. J’ai l’impression qu’ici, il y a beaucoup plus d’initiés que chez nous.
Je me suis endormi dans l’herbe qui bougeait. Je n’ai pas rêvé, ou j’ai rêvé de quelque chose que je ne me rappelle pas, ce qui revient au même.
Je pense à Brithil.
J’ai compris quelque chose ce soir, à la lumière du feu que Kaer a allumé en soufflant dessus comme si le feu lui devait quelque chose.
La Lame d’Argent qui est venue à moi après la bataille. Brithil avait parlé de moi, elle me l’avait dit. J’y avais vu un signe de quelque chose, un sentiment retenu, une intention. Mais en regardant Sildia offrir ses baies, Laekôn raconter ses histoires, Kaer allumer son feu, j’ai commencé à comprendre autrement. Les fées vivent le moment présent comme s’il était l’unique chose qui vaille la peine d’être vécue. Ce qui a été vécu a eu sa valeur entière dans le moment où il était vécu. Ce qui viendra ensuite, si les fils se croisent à nouveau, c’est que cela devait être. On ne thésaurise pas. On ne retient pas. On donne, pleinement, parce que le moment le demande.
Brithil avait parlé de moi parce qu’elle avait envie que quelqu’un que j’aurais à rencontrer me trouve. C’est tout. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas moins que ce que je croyais que c’était. C’est différent.
Je ne suis pas sûr de savoir encore aimer comme ça. Donner le moment sans compter. Mais je commence à comprendre que c’est ce que ce monde demande, et que ce n’est pas une façon moins noble de faire les choses.
Ce constat me laisse une impression étrange en moi. Les jours qui suivent, sans que je sois toujours capable de dire de combien il s’agit, je me retrouve plus introspectif. Les fées l’ont vu et le respectent. La distance est gardée, mes rêveries m’appartiennent. Personne ne s’immisce, personne ne s’impose. Tout est naturel. Et je me rends compte, pendant cette réflexion, que le temps que je passe avec eux était peut-être écrit depuis longtemps. Je ne suis pas là par hasard, parce que j’ai remplacé mon père au pied levé comme un pis-aller. C’était moi qui devais être dans ce monde, à le parcourir. Ici, avec Eluned et les siens. À vivre ce moment, à comprendre leur mode de vie. Car de tous ceux de mon clan, j’étais à la fois le plus préparé et à la fois le plus vierge de toutes sensations, de tout construit social. J’ai accepté à la première page blanche du nouveau chapitre de ma vie.
Je comprends également que ce temps, que je devais vivre ici, à travers ces landes, ces chaos rocheux, le long de ces montagnes, avec ces êtres si particuliers, c’est cela que les fées chérissent. L’instant présent, qui ne durera que le temps qu’il doit être vécu, et qui, de fait, sans savoir de quoi sera fait l’avenir, doit être pleinement vécu. C’est une formidable vision de la vie qui empêche toute mélancolie, toute forme de réflexion trop intense sur ce que nous sommes et ce que nous allons devenir. Le glamour, semble-t-il, tisse les fils de la vie pour nous. La convergence se fait par nécessité, déterminisme, et nous échappe malgré tout. Alors vivons ces moments. Soyons compagnons le temps de ce voyage, de cette quête. Et si la vie le veut, nous nous retrouverons.
Mes cheveux ont poussé. Je m’en suis rendu compte quand Kaer les a saisis en passant, par jeu, avec l’insolence tranquille des faunes. À Silchester, je les aurais coupés depuis longtemps. Mon héritage romain me parlait encore à ce moment-là, de manière prédominante. Ici, je les ai laissés. Je ne sais pas si c’est paresse ou autre chose.
Je ne compte plus depuis combien de temps nous marchons. Il me semble que ce devrait être plusieurs saisons. Que la forêt de givre devrait être au bout du monde. Et pourtant nous continuons, et il y a toujours du chemin devant nous, et ça ne m’étonne plus vraiment. C’est peut-être le signe que quelque chose a vraiment changé dans la façon dont je vis ici.
Je me suis cassé le bras. Alors que nous traversions un chaos rocheux depuis… dirons nous un certain temps, mettant en grande difficulté le gaillard que je suis devenu, aussi agile qu’un rondin de bois, je fus surpris. Mon pied glissa sur un rocher, bloquant ma cheville. Je perdis l’équilibre et tombai de tout mon corps. Par réflexe, je mis mon avant-bras en opposition. Il se brisa. Les esprits savent que dans ma famille, nous ne sommes pas les plus habiles. Ils doivent rire de ce spectacle. Morgra fit cette remarque de sa voix profonde et grave qui résonne encore en moi, alors que, manifestement, tout dans mon visage semblait dire que je m’en voulais d’une telle maladresse. « Un rocher qui roule contre un rocher a plus de risque de se briser que de glisser entre ses failles comme l’aurait fait l’eau. » Oui. Sans doute. Ça paraissait évident dit comme ça. Ils semblent me voir comme un rocher. J’aime cette image. Et les sourires de mes compagnons apaisèrent mon âme. Ici, rien de cruel. Juste des sourires sincèrement amusés de la situation. Les faunes riaient comme des gamins, incapables de s’arrêter. Les nains pouffaient dans leur barbe, la fumée qu’ils exhalaient de leur pipe partant par petits paquets à chaque fois qu’un rire les secouait. Sildia avait les yeux brillants d’amusement, mais se retenait de rire pleinement, plus conscient que les faunes du mal que j’aurais pu me faire. Elle était partagée entre ces deux états. Eluned a fait quelque chose avec ses mains et ça tient. Je ne lui ai pas demandé comment. Certaines choses, ici, on les accepte. Mais le bras est toujours douloureux. Elle m’a dit que ça allait me durer un moment, et qu’il faudrait que je sois prudent, car nous approchions de notre destination. J’ai l’impression que nous avons traversé le monde deux fois, et que nous sommes allés bien au-delà encore.
Nous avons traversé trois ponts suspendus au-dessus de vides dont on ne voyait pas le fond. Un système qui s’enchainait au dessus de ce qui semblait un rift, traversant les montagnes que nous longions et déchirant la plaine qui s’étirait par devers nous. Le premier, j’ai regardé en bas. Le deuxième, j’ai regardé droit devant. Le troisième, je me sentais plus à l’aise. Je discutais à l’arrière avec Morgra. Nous fermions la marche, loin du tumulte des faunes et du bruit tapageur des roues du chariot qui cahotaient sur les pierres ancestrales que nous foulions. Il y avait à peine la place en largeur pour le faire passer. Une pierre mal scellée avait créé une dépression dans laquelle la roue s’était bloquée. Un des nains devant nous poussa pour faire avancer le chariot. Mais, emporté par le mouvement soudain de ce dernier, il trébucha et passa par-dessus le parapet qui n’était pas bien haut. Du coin de l’œil, j’eus à peine le temps de voir cela. Mon instinct me fit m’exprimer bien avant que j’eusse à penser à quoi que ce soit. Je me jetai dans sa direction, glissai sur le sol et tendis mon bras pour le récupérer, déjà dans le vide, par une lanière de sa besace. Je le remontai à la force de mon bras pour qu’il nous retrouve, sécurisé, sur le sol traître de ce pont ancien.
Quelque chose a commencé à changer dans les paysages.
Je ne saurais pas dire à quel moment exactement. Ce n’est pas une frontière visible, pas une ligne qu’on franchit. C’est plutôt une accumulation. Les couleurs qui perdent progressivement leur chaleur, le ciel qui devient plus haut et plus froid, les arbres qui s’espacent, puis qui disparaissent presque, remplacés par des roches plates aux arrêtes vives. Des formations de pierre grise dressées comme des sentinelles sans visage. L’herbe encore présente, mais plus courte, plus dure, comme si elle avait appris à se faire toute petite contre le sol pour résister à quelque chose. Ce sont plus sec sous nos pieds.
Le vent s’est mis à souffler différemment. Pas plus fort. Juste plus froid, et plus direct, comme quelqu’un qui ne s’embarrasse plus de politesse.
Les faunes ont ralenti. Ils ne font plus de blagues. Les corps se sont couverts de peaux. Les nains m’en ont prêté. Je ressemble sans doute à mes ancêtres Kimris. D’autant plus que j’ai laissé Sildia me tresser certaines de mes cheveux comme l’ont fait certains nains qui nous accompagnent. Elle s’est mise à le faire spontanément. Je n’ai rien dit.
Nous avons traversé ce matin une plaine de pierres dressées. Pas des formations naturelles mais des blocs érigés, alignés selon un ordre que je ne comprends pas, hauts de deux ou trois fois ma taille. J’ai pourtant l’air d’un géant au milieu de mes compagnons. Les blocs dressées sont couverts d’inscriptions que je n’ai pu déchiffrer mais que Eluned a effleurées sans s’arrêter, comme si elle les connaissait déjà. Un sanctuaire, peut-être. Ou une frontière. Ou simplement un souvenir en pierre d’une chose que personne ne se rappelle plus comment nommer.
Il y avait du givre sur certains d’entre eux. Seulement sur ceux qui regardaient vers le nord. Eluned ne s’est pas arrêtée pour expliquer. Pas plus que nous pour comprendre.
Les nains marchent maintenant plus serrés. Je ne leur en fais pas la remarque.
Eluned nous a dit ce qui nous attendait.
Elle l’a fait simplement, sans théâtre, assis autour du feu que nous avions allumé dans un creux protégé du vent, là où les derniers buissons donnaient encore un semblant de bois à brûler. Elle a dit qu’il y avait une brume entre nous et Kaerwin. Qu’elle n’était pas naturelle. Qu’elle pouvait dissoudre ce qu’un être a de plus intime. Non pas le corps, mais la cohérence de soi. Que ceux qui s’y perdaient ne revenaient pas. Qu’elle pouvait nous guider, et que sa voix serait un fil. Mais qu’elle ne pouvait promettre d’en ramener tout le monde.
Elle a dit qu’elle ne nous demandait pas de la suivre. Qu’il y avait un choix à faire.
Deux des nains ont secoué la tête. Des hommes de métier, pas des fous. Ils avaient creusé, trouvé la racine, fait leur part. Ils resteraient avec le chariot et les mules, à attendre. Personne ne leur en a voulu.
Je me suis tourné vers Gwen. Il avait ce visage qu’il fait quand il veut paraître plus calme qu’il n’est. Quinze ans, le sang bouillonnait en permanence dans ses veines. Mais les épreuves passées et à venir, dans ce monde si étrange, que rien ne le prédisposé à découvrir, à affronter et à apprendre à connaitre, le tempérait. J’avais hérité d’un écuyer épuisant, moi qui avais été élevé aux lentes circonvolutions des journées chauffées par le soleil de Ganne. Parfois, il m’épuisait. Mais depuis la bataille du lac givré et depuis que nous étions clairement entré en terres hostiles, son sang s’était légèrement refroidi. Il avait perdu ses repères. Je devais être fort pour qu’il puisse avoir un repère inébranlable. Comme moi, il devait apprendre à un moment ou lui-même étant en plein changement. Je lui ai dit de rester avec les nains. Il a voulu protester. Je lui ai dit une deuxième fois et il a compris que ce n’était pas une discussion. Il a hoché la tête et s’est occupé des chevaux pour ne pas avoir à regarder partir.
Nous sommes entrés dans les brumes au petit matin, ou à ce qui y ressemblait.
Je ne sais pas comment écrire ceci. Mais si je l’écris, c’est que j’en suis sorti vivant, une nouvelle foi.
Mon incapacité a décrire les choses qui vont suivre ne vient pas parce que les mots me manquent. Mais parce que ce que j’ai traversé n’appartient pas entièrement au monde des choses qu’on peut décrire. Mais j’essaie quand même, car c’est pour cela que ce codex existe.
Les brumes n’ont pas de couleur. Pas blanc, pas gris, simplement l’absence de couleur, une matière qui mange la lumière sans la remplacer par quoi que ce soit d’autre. J’ai fait trois pas dedans et j’ai perdu Morgra de vue. J’ai fait encore deux pas et j’ai perdu Eluned de vue. Puis j’ai perdu le sol. Non pas que j’ai trébuché — je le sentais encore sous mes pieds — mais je ne le voyais plus. Je ne me voyais plus. Mes mains étaient là, je les sentais, mais elles n’étaient plus visibles. Il n’y avait plus de corps à regarder. Seulement moi, quelque chose qui pensait et percevait, flottant dans une épaisseur sans bords.
Il y avait des murmures. Pas des voix articulées mais des frôlements de sons qui ressemblaient parfois à des mots, parfois à des noms, parfois à rien du tout. Ils venaient de toutes les directions à la fois, ou d’aucune. Ils ne cherchaient pas à effrayer. C’était presque pire : ils ne cherchaient rien. Ils étaient là, simplement, comme des choses oubliées qui continuent d’exister faute d’avoir été enterrées.
Je me suis mis à marcher. Ou à croire que je marchais. La direction n’existait plus vraiment. Le devant et le derrière s’étaient dissous en même temps que la vue. Je me suis concentré sur une chose simple : je m’appelle Leddicus, je suis le fils d’Aurélius et d’Alia, je porte une épée, j’ai un bras cassé qui fait mal, et cette douleur-là au moins est réelle et précise. Je me suis accroché à la douleur comme on s’accroche à une corde.
La lueur d’Eluned – qui nous avait demandé explicitement de la suivre et de ne pas la quitter des yeux - précise au départ comme un phare dans la nuit, s’adoucissait à mesure que me gagnait cette forme d’apathie spectrale.
Quelque chose dans les brumes voulait que je lâche prise. Pas agressivement. Doucement. Comme une proposition. Comme si s’effacer était simplement plus confortable que de continuer à être. J’ai senti ma concentration faiblir par endroits, les bords de moi-même devenir flous, ma propre voix intérieure se dissoudre dans les murmures ambiants. Je ne savais plus très bien où commencaient les brumes et où je finissais.
C’est là que j’ai entendu Kaer crier.
Un cri bref, plus de surprise que de douleur. Et puis rien. J’ai appelé son nom dans les brumes et les brumes l’ont mangé avant qu’il n’aille nulle part. J’ai appelé encore. Rien. Quelque part loin ou près - impossible à dire - j’ai entendu un des nains prononcer quelque chose dans sa langue, un mot court et lourd, et puis lui aussi s’est tu.
Puis la voix d’Eluned.
Elle n’a pas crié. Elle a parlé normalement, clairement, comme si les brumes n’avaient pas prise sur elle, ou comme si elle avait simplement décidé que ce n’était pas le cas. Elle a dit mon nom. Juste mon nom, rien d’autre. Mais avec quelque chose dedans qui avait le poids d’un ancrage, d’une main tendue dans le vide, d’une lampe au bout d’un corridor sans fin.
Je me suis dirigé vers sa voix. Je ne saurais pas décrire comment. Il n’y avait pas de direction. Mais il y avait sa voix, et quelque chose en moi a su où elle était, et j’ai marché vers ce savoir-là.
La lumière est revenue d’un coup. Une lumière froide, bleue, qui venait du sol autant que du ciel. J’étais de l’autre côté.
Eluned était là. Morgra. Sildia, les yeux trop grands, mais debout. Laekôn, tremblant mais présent. Abzin et six de ses nains. Nous n’étions plus que douze. Kaer n’était plus là. Un des nains était lui aussi resté dans les brumes. Et à voir le visage résigné d’Eluned et Morgra, la larme qui perlait sur la joue de Silda, le visage ombrageux d’Abzin, je compris rapidement qu’ils y resteraient sans doute éternellement.
Personne n’a parlé pendant un moment. Laekôn a regardé l’endroit où les brumes s’arrêtaient. Il n’a pas pleuré, pas tout de suite. Il a regardé, longuement, comme s’il attendait encore que quelque chose en sorte. Puis il a tourné le dos les larmes coulant déjà sur ses joues juvéniles.
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Harfang2
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Re: [CR] la grande campagne Pendragon

Message par Harfang2 »

De l’autre côté des brumes, il y avait une clairière.
Je ne l’aurais pas appelée ainsi sans hésitation. Le mot clairière évoque quelque chose de doux, d’ouvert, une éclaircie dans un bois. Celle-là était un espace vidé de tout ce qui aurait dû y vivre. La terre noire et dure sous une pellicule de glace transparente. Des cristaux de givre partout, accrochés à ce qui restait de végétation, formant des structures fragiles et précises comme des broderies miniatures sur des choses mortes. Et au centre, un feu. Bleu. Froid. Un feu qui brûlait sans chaleur, sans émettre de lumière chaude, seulement cette lueur bleu glace qui rendait tout plus pale et plus faux.
L’arbre était derrière le feu. Je dis ‘arbre’ parce que c’est la forme qu’il avait prise, mais je ne suis pas certain que ce soit ce qu’il était. Immense - quatre ou cinq fois la hauteur d’un homme ordinaire - les branches déployées comme des bras, chacune terminée par des pointes acérées, entièrement revêtu de glace noirâtre et lisse, comme si quelque chose avait figé une douleur faite bois. Il y avait quelque chose de conscient en lui. Pas comme un être qui pense, mais comme une chose qui écoute.
Des gobelins de givre gardaient le périmètre. Plus étranges et plus discrets que ceux de la bataille du lac, c’était des créatures taillées dans la glace elle-même, ou presque, à peine distinctes du décor. Au son de tambour tribaux et de flutes dissonantes, ils dansaient de façon dégingandé, selon des coutumes si malfaisante que j’eu l’impression d’assister à un rite maléfique. Leur cris stridulants devaient être des chants invoquant quelque esprit sombres et bestiaux.
Et Kaerwin.
Il était debout près du feu. Peau bleue, torse nu malgré le froid qui mordait jusqu’aux os, une épée noire et dentelée à la main. Grand. Il ne portait rien, son torse était nu, comme s’il avait depuis longtemps cessé de ressentir le froid. Il ne bougeait pas. Il nous regardait arriver. Difficile de dire s’il nous attendait ou non.
Je me suis dit : c’est un chevalier. Malgré tout, malgré la peau bleue, le feu froid, l’arbre mort qui attendait dans son dos,  c’est quelqu’un qui s’est formé aux armes, qui porte une épée, qui se tient droit. Ce n’est pas une créature. C’est un homme qui a fait un choix.
Les deux premiers gobelins de givre m’ont chargé avant que le reste bouge. Nous nous sommes alors tous jetés dans la bataille. Le Faune, poussé par l’énergie de la perte de son ami, de son frères ? Sildia, gonflée de la quête qui l’habite plus que nous tous, menée par son ainée Morgra, qui elle aussi, cherche a sauver avant tout un lieu de vie, et sans doute bien plus. Elles sont au cœur de cette quête et je ne l’oublie pas. Pour ma part, je savais que mon rôle prenait une importance capitale ici. Je me souviens de la satisfaction d’Eluned de savoir qu’un combattant venait avec eux. Mon art prenait tout son sens ici. Mon sang pouvait aider ces peuples et je devais triompher. Porté par ce sentiment, je devins le combattant entrainé que des hommes valeureux ont fait de moi. Je fis tomber rapidement les deux gobelins qui me firent face, pour leur plus grand malheur. Je pris alors a parti Abzin, qui semblait être le mieux formé pour m’assisté, et lui enjoigni d’avancer avec moi.
L’arbre a commencé à bouger quand nous avons été suffisamment près. Avec une brutalité soudaine et sans prévenir, des branches qui fondaient sur nous comme des bras qui frappent. Abzin en a pris une de plein fouet, de côté, et a été projeté au sol. Il s’est relevé, mais plus lentement. Le reste du groupe a absorbé les branches qui se détachaient, Eluned contrant la magie de l’arbre avec la sienne, postée en arrière de nous tous, ouvrant des passages. Moi, j’ai choisi de ne pas m’arrêter. J’ai encaissé ce qui m’a atteint. Une branche sur l’épaule qui m’a plié en deux une fraction de seconde, une autre heurtant mon bras blessé que je brandis, par habitude, comme un bouclier, mon pée tranchant tout ce qu’elle pouvait, rien ne m’arrêta. Et j’ai continué d’avancer. Il n’y avait pas d’autre plan.
Kaerwin est venu à ma rencontre.
Il était rapide. Beaucoup plus rapide que sa masse ne le laissait supposer et plus agile que moi, car il ne portait pas d’armure. La première passe était haute, large, la lame dentelée cherchant mon cou. Je me suis baissé et j’ai riposté bas, vers les jambes. Il a reculé d’un pas, juste assez. La deuxième passe était plus courte, plus directe. Une poussée vers le centre du corps. Je l’ai déviée mais pas absorbée, et le choc a failli me désarmer. Mon bras cassé aurait du hurler plus, mais le froid environnant engourdissait malgré tout mon corps.
Je n’avais pas la force de le dominer. Je n’avais pas l’avantage de la technique dans ce format et sa protection corporelle était bien plus faible. Ce que j’avais, c’était la certitude que je n’avais pas traversé les brumes pour m’arrêter là. Il y a des moments où ce n’est pas la compétence qui décide. C’est autre chose.
Il a ouvert un espace qu’il ne devait pas ouvrir en voulant frapper trop fort. J’ai glissé dedans et j’ai porté le coup. Il est tombé.
Il y avait quelque chose dans ses yeux à la fin que je n’attendais pas. Pas de la haine, pas de la rage. Quelque chose de plus épuisé que ça, comme quelqu’un qui avait porté quelque chose de trop lourd depuis trop longtemps.
Par crainte de magie noire, de rituel de retour, de toute la machinerie obscure que j’avais appris à redouter, je lui ai tranché la tête. Eluned a regardé sans rien dire. Puis elle a dit qu’il serait enterré comme un chevalier. J’ai acquiescé. C’en était un.
Eluned m’a dit son nom complet.
Kaerwin du Givre Noir, frère de Belisse Lance-Aurore.
J’ai mis un moment à assembler les pièces. Belisse qui est avec Amren à la tour d’épine. Belisse que j’ai vue au camp d’Ardanor, dont le nom figure dans les premières listes que j’ai notées dans ce codex. Et son frère était là, sous la neige, les yeux fermés par le froid.
Belisse a le droit de savoir. Parce que si j’étais Belisse, je voudrais que quelqu’un me rende l’anneau de mon frère et me dise comment il est mort.
Je le porterai jusqu’à lui.
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Harfang2
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Sur le chemin du retour, le premier soir, nous étions assis autour d’un feu. L’arbre était derrière nous, les brumes derrière les brumes, et Kaer et notre compagnon nain absents du cercle. Laekôn était à ma gauche, les épaules hautes, regard fixe dans les flammes.
J’ai dit ce que je ressentais. Ce n’est pas quelque chose que j’aurais fait avant ce voyage. J’aurais cherché la formule juste, le mot noble, la façon de parler sans tout montrer. Là, j’ai dit simplement que j’étais content qu’ils soient là, que leur présence m’avait rendu plus fort que je n’aurais été seul, et que je souhaitais les appeler la Compagnie du Givre. Parce qu’on avait traversé ce monde-là ensemble, parce que Kaer y était resté et méritait d’être nommé dans quelque chose.
Eluned a souri. Pas beaucoup. Juste le coin des lèvres, quelque chose de bref et de discret qui, venant d’elle, valait probablement un éclat de rire de n’importe qui d’autre. Abzin a hoché la tête lentement, les yeux sur les flammes. Sildia a répété le nom à voix basse, comme pour l’essayer. Laekôn, lui, n’a rien dit. Mais ses épaules se sont un peu abaissées.
En sens inverse, les paysages disent d’autres choses.
Les mêmes pierres dressées, mais vues depuis l’autre direction, elles ressemblent moins à une frontière qu’à une indication. Comme si elles ne marquaient pas l’entrée dans quelque chose mais le fait qu’on en est sorti. Le vent du nord qui poussait contre nous à l’aller pousse maintenant dans le dos. Ce n’est pas grand-chose, mais le corps le note.
Il y a des plateaux de bruyère ici que nous avions traversés trop vite à l’aller. Je prends le temps, maintenant. La bruyère est d’un rose-gris pâle qui vire au roux selon l’angle où on la regarde, et elle est parcourue de ruisselets invisibles jusqu’à ce qu’on pose le pied et qu’on entende l’eau juste en dessous. Le sol qui semble solide et ne l’est pas tout à fait. Quelque chose dans ce détail-là me plaît. Il faut faire attention pour traverser un endroit qui a l’air facile. C’est une bonne leçon.
Sildia est venue s’asseoir près de moi ce soir, après le diner.
Laekôn et les nains s’étaient éloignés. Morgra écoutait un arbre non loin. Eluned écrivait quelque chose dans le sable avec son bâton, le regard ailleurs. Sildia n’a rien dit en particulier. Elle a posé sa tête sur mon épaule, l’épaule du bras qui va encore bien, et nous avons regardé le feu.
Ce n’était pas la même chose que Brithil. Pas la même qualité d’éveil, pas le même trouble. Sa nature plus printanière que celle de Brithil a fait naitre un moment plus équitable, plus spontannée entre nous. Je me considère, selon les classifications féériques, comme un être printanier et cela m’a été dit par Mogra, d’ailleurs. Alors, avec Silida, on s’est compris. C’était physique, spontanée, avec une part de découverte mutuelle. Nous nous sommes endormis l’un contre l’autre, avec une forme de tendresse qui s’échappait de ce moment par les mois – ne m’en demandez pas plus sur ce temps qui s’écoule – que nous avions passé ensembles.
Le matin elle était debout avant moi, déjà en train d’observer les arbres avec Morgra. Pas de régret, pas d’embarras, pas de règle brisée. Juste le matin après la nuit, aussi naturellement que tout le reste dans ce monde.
Il y a une forêt sur le chemin du retour que nous n’avions pas traversée à l’aller. Eluned nous a menés par un autre passage, plus court. Les arbres y ont des feuilles de couleur cuivre et or, épaisses et brillantes, qui ne tombent pas. Pas parce qu’elles sont persistantes, parce qu’elles ne semblent tout simplement pas avoir de saison où tomber. Elles sont comme ça.
La lumière qui les traverse est chaude, ambre, elle teinte tout le sol d’un doré qui fait penser au soir sans que ce soit le soir. Les nains ont marché plus lentement dans cette forêt. Je les ai regardés et j’ai compris qu’ils l’aimaient. Rien n’était ostenscible. Simplement une marche plus lente et des mains tendues Abzin a touché une écorce, brièvement, du plat de la main. Il devait connaitre cette forêt. Les nains semblaient tous la connaitre et y avoir des souvenirs.
Les collines sonores à nouveau. Mais cette fois, je sais ce que c’est. Le chant de la pierre, avait dit Abzin. Et maintenant que je le sais, je l’entends différemment. Ce n’est pas  un phénomène étrange et inquiétant. C’est un son qui, si on sait l’écouteé, a toujours fait partie du paysage et que j’étais simplement trop peu équipé pour entendre correctement la première fois. C’est comme le bruit de l’écoulement d’une rivière, bien qu’il n’y ai pas de mouvement. En cela, les premières fois sont déroutantes.
Laekôn a chanté un peu ce soir, tout seul, après que nous avions mangé. Une chose courte dans sa langue, pas pour nous, pour lui-même ou pour Kaer. Personne n’a fait semblant de ne pas entendre et personne n’a prétendu que c’était pour tout le groupe. C’était juste là, dans l’air, avec le chant des collines en dessous. Une petite voix aigue, suspendue, intemporelle et chargée d’émotions.
Je ne savais pas quoi attendre d’une cité de nains.
J’avais dans la tête les images que les vieilles histoires fabriquent : Des souterrains sombres, des forges rugissantes, des galeries sans fin creusées dans la roche pure. Il y avait de ça. Mais pas seulement.
La cité d’Abzin s’étalait à flanc de montagne, mi-dedans mi-dehors, comme une chose qui aurait décidé de ne pas choisir. La partie extérieure s’accrochait à la roche en terrasses étages, des constructions compactes en pierre taillée dont chaque bloc s’emboîtait dans le suivant avec une précision qui rendait le mortier presque superflu. Les toits étaient lourds, couverts de tuiles de schiste gris-vert, larges et épaisses. Des sculptures couvraient les linteaux et les encorbellements. Ici,  pas des ornements gratuits, mais des récits en pierre, des scènes qui se lisaient de gauche à droite si on savait où commencer.
Des jardins suspendus poussaient sur certains toits, quelque chose que je n’attendais pas du tout. Des plantes robustes et estivvales aux feuilles sombres et denses, des arbustes bas qui tenaient bon contre l’altitude. Des fontaines taillaient l’eau de la montagne en arcs précis avant de la recueillir dans des bassins que les enfants nains évitaient soigneusement d’éclabousser. L’eau courait partout : Des canaux entaillés à même la roche des rues, des rigoles qui longeaient les murs, un système d’une élégance discrète qui ne s’imposait pas mais qui organisait tout.
La partie intérieure commençait là où la montagne devenait plus à-pic, là où les portes s’ouvraient directement dans la roche. Pas des entrées basses et étroites comme les histoires le laissent croir mais des arches hautes et larges, décorées de motifs géométriques qui se répétaient selon des règles que je ne comprenais pas mais dont la logique se sentait. L’intérieur était illuminé par des cristaux enchâssés dans les parois, des pierres translucides qui captaient je-ne-sais quelle lumière et la redistribuaient en une clarté douce, égale, sans ombre dure. On voyait tout. On ne souffrait pas des yeux.
Les forges étaient là, bien sûr. Mais réservées à une partie de la cité, non pas cachées mais cantonnées, comme quelque chose qu’on respecte et qu’on ne mets pas partout. Les maisons des artisans donnaient sur des ateliers ouverts où on pouvait voir travailler des joailliers, des tisserands de métal, des orfèvres, tous à n’en pas doute, dont les doigts étaient épais et précis à la fois, capables de tenir un marteau de forge puis de manipuler des fils aussi fins que des cheveux. Ce n’était pas une civilisation guerrière. C’était une civilisation de faiseurs.
On nous a logés dans une maison de pierre à la lisière extérieure, un bâtiment aux proportions pensées pour des invités de notre taille, avec des lits haut perchés sur des estrades et des fenêtres qui regardaient la vallée en contrebas. La première nuit, j’ai dormi sans rêve ni trouble, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps.
Ils ont réparé mon armure en trois jours.
Ce n’est pas tout à fait exact. Ils l’ont réparée en un jour, puis ils ont passé deux jours à y ajouter quelque chose que je n’avais pas demandé.
Abzin m’a expliqué que dans leur tradition, quand on se bat aux côtés de quelqu’un et qu’on lui sauve la mise — ou qu’il vous sauve la vôtre — on marque l’armure. Pas d’une simple encoche ou d’une gravure. D’une transformation. Le métal est retravaillé pour intégrer la mémoire de ce qui s’est passé et la protection que ça représente.
Morgra avait dit que j’étais un rocher. Le nain que j’avais rattrapé au-dessus du vide avait raconté ça à Abzin, et Abzin l’avait raconté à ses forgerons. Ils avaient décidé.
Je l’ai enfilée devant le Prince de la cité. Il m’a regardé avec quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction professionnelle, plus un léger amusement. Il a dit dans son accent que j’étais maintenant le rocher qui avait des jambes. Je crois que c’était un compliment.
Nous avons quitté la cité d’Abzin un matin où la brume de montagne était basse sur la vallée, laissant dépasser les sommets comme des îles au-dessus d’une mer blanche. Les nains étaient venus nous voir partir en nombre, alignés sur les terrasses extérieures, silencieux mais présents. Abzin a salué Eluned puis Morgra et a échangé avec la plus vénérable quelques mots dans une langue que je ne connaissais pas encore. Puis il s’est tourné vers moi et m’a salué, simplement. J’ai cru comprendre, dans ce départ digne et sans effervescence, un rappel a l’attitude des fées face au temps qui apsse et aux lignes de vies croisées. Je n’aurais peut être pas de nouvelles de leur part. Sans doute pas, à vrai dire. Les revarais-je un jour ? Difficile à dire. Mais la prochaine fois que nous nous reverrons, si le glamour nous y pousse, quand bien même dans plusieurs lunes, alors, ce sera comme hier.
La route descend vers des terres plus douces maintenant, Eluned le sent et nous le dit. Elle a prononcé le nom d’une ville que j’essaierai de retenir cette fois. La cour du Grand Duc Ardanor n’est plus très loin. J’appris, au détour d’une conversation que j’eu avec Morgra et Slidia, que, selon elle, nous avions traversé l’équivalent de deux de leurs cycles complets. Je vais revoir mes amis et mes frères d’armes en étant changé. C’est certain. Peut être le seront-ils aussi.
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Je sais enfin le nom de la ville !
Aililstadt. Capitale du domaine des Rameaux Blancs, siège de la cour du Grand Duc Ardanor. Je me suis promis de le noter avant d'oublier à nouveau et c'est la première chose que j'écris en rentrant, sur la table d'une chambre qui sent la pierre froide et le bois de cèdre. Je l'ai demandé deux fois pour être sûr. La deuxième fois, Eluned a eu ce léger froncement de sourcils qui chez elle signifie quelque chose comme « tu aurais pu demander plus tôt ». Enfin… je crois que ça veut dire ça.
Iffan était rentré avant moi.
Je l'ai su pare que, quand je l'ai trouvé plus tard dans la grande salle, les joues portaient ce creux particulier que laisse une quête menée jusqu'à l'os et quelque chose dans ses yeux avait cette qualité dure et brillante des hommes qui ont regardé fixement la même chose pendant trop longtemps.
Il m'a raconté la chasse en peu de mots, comme il raconte toujours les choses importantes. Le cerf d'ombre. Immense. Peau noire, sang obsidienne, des bois larges comme les bras d'un homme étendu. Des yeux dorés et vicieux. Une intelligence animale particulièrement développée. Pas de la pensée, mais de la ruse, de l'instinct porté à un degré qui ressemble à de la conscience quand on est trop près pour avoir la distance nécessaire.
La bête avait joué avec lui au départ. Elle se cachait, disparaissait dans les brumes comme si les brumes lui appartenaient. Iffan l'avait suivie pendant des jours, puis des nuits, seul dans des bois dont il ne connaissait pas les règles, son jeune écuyer quelque part dans son sillage. Comment le garçon a réussi à retrouver son chevalier chaque soir, je ne saurais pas l'expliquer autrement que par une obstination heureuse et un sens du devoir déjà affirmé.
Il y a quelque chose qu'on sait dans la famille à propos de cousin Iffan et de la chasse. Marc en avait parlé une fois, avec cet air que mon oncle arbore souvent, ne souhaitant jamais se résigner a prendre les choses trop sérieusement, et qui me laisse entendre a chaque fois qu’il ne sait pas s'il doit en rire ou s'en inquiéter.
Quand la proie lui résiste trop longtemps, quelque chose chez Iffan glisse. Il ne reconnaît plus les siens. Il ne ressent plus le froid ni la fatigue de façon humaine. Il y a un homme et il y a la proie et rien d'autre n'existe vraiment. Marc disait qu'il pourrait entraîner ceux qui chassent avec lui jusqu'aux enfers sans s'en soucier, pourvu que la bête soit au bout.
À l'entendre me décrire ces semaines, je reconnaissais ce glissement. La façon dont les nuits finissaient par se confondre. La façon dont il parlait du cerf avec une précision qui n'est possible que lorsqu'on a passé un temps déraisonnable dans la même obsession. Son odeur musquée, la cadence de ses sabots sur la roche, la façon dont les yeux dorés reflétaient quelque chose de mauvais quand la bête daignait se retourner. Iffan était descendu au niveau de la bête pour la comprendre.
La bête avait fini par tomber. Il l'a poursuivie jusqu'à portée de lance, puis a conclu à l'épée depuis sa monture. Il l'a raconté comme une évidence. Il n'y a pas grand-chose dans ce monde qui reste libre très longtemps s'il a décidé de le prendre.
Les semaines à Aililstadt ont eu quelque chose de particulier.
J'avais décidé d'essayer de vivre à la façon des fées. L'instant présent, le moment pour lui-même, sans projeter ni retenir. J'avais appris la théorie sur le chemin du retour. Il fallait bien en faire quelque chose.
J'ai parlé à des gens. J'ai écouté des histoires que je ne comprenais qu'à moitié, et j'ai posé des questions sur ce que je ne comprenais pas du tout. Et j'ai essayé de séduire. C'est peut-être là que j'ai mis le plus d'application pendant ces semaines. Un art que je travaillais comme on travaille une technique d'armes, avec méthode et répétition. Et si les fées ne semblaient pas aussi pleines de sève en hiver, je ne l'ai pas pris personnellement. C'est la saison qui veut ça. Je le comprenais mieux qu'avant.
La quête du givre, elle, était devenue le récit le plus couru de la cour d'hiver. Les bardes s'en étaient emparés avec l'enthousiasme qu'ils mettent à tout ce qui a du relief. Mon nom dans leurs bouches sonnait différemment. Je ne savais pas encore si j'aimais ça ou si ça m'embarrassait. Probablement les deux en proportions variables selon les jours.
Je devais rendre l'anneau à Belisse Lance-Aurore.
Je l'avais porté contre la poitrine depuis les terres du givre, glissé dans une poche intérieure de mon pourpoint. Il y avait quelque chose d'étrange à le porter aussi près, cet objet appartenu à quelqu'un que j'avais tué, que je portais maintenant vers son frère.
Je l'ai trouvé dans une cour intérieure, tard dans l'après-midi. Je n'avais pas préparé de discours. Un discours préparé aurait été une façon de se protéger de la scène et ce n'était pas ce que la scène méritait.
Je lui ai dit que j'avais tué son frère. Que nous avions combattu pour sauver la fôret, que c'était un duel entre chevaliers et non une exécution. Que nous l'avions enterré comme le chevalier qu'il avait été, et non déshonoré pour ce qu’il avait pu devenir. Et je lui ai tendu l'anneau.
Il l'a regardé un long moment avant de le prendre. Puis une larme a perlé sur sa joue, une seule, et il a refermé les doigts sur l'anneau avec une lenteur qui disait plus que n'importe quel mot. Le reste fut très pudique. Je n'ai rien ajouté. Il n'y avait rien à ajouter. Je l’ai laissé après un salut plein de respect et de compassion.
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Message par Harfang2 »

Amren est de retour.
Je notais, les jours précédant son retour, que mon inquiétude prenait plus de place chaque matin. Une inquiétude que je gardais par devers moi, dont je ne parlais a personne. Pas à Iffan, ni à quiconque. Mais les matins sans nouvelles avaient commencé à avoir une texture particulière et Iffan avait la même tension autour des yeux quand il croyait que je ne regardais pas. Nous nous souvenions de la dangerosité de la mission. Presque insensée.
Puis Amren est rentré. Seul.
Il nous a dit que Talion était mort. Que Dodinas le Sauvage était mort. Il l'a dit comme quelqu'un qui a répété ces phrases dans sa tête suffisamment de fois pour qu'elles n'aient plus tout à fait de poids.
Ensuite le récit a commencé, et le récit était difficile à suivre. Lui non plus n’avait plus tout à fait de poids.
Je vais essayer de le retranscrire tel qu'il m'est parvenu, parce que la façon dont il l'a raconté fait partie de ce qu'il y a à comprendre. Il a parlé d'un chemin. D'une atmosphère noire. D'un temple en ruine. Des ronces. D'immenses portes poussées. Il a parlé d'un rituel, le mot est revenu plusieurs fois avec une insistance qui ressemblait à quelque chose qu'on ne peut pas expliquer et qu'on répète alors comme si la répétition suffirait. Il a parlé de flèches décochées, du centre de la pièce, de Maëvé, de son champion. Il a dit qu'il avait foncé sur Maëvé. Qu'un voile s'était refermé. Et après le voile, des semaines d'errance dont il ne se souvenait plus vraiment et au bout desquelles il avait la certitude de la mort de ses compagnons sans en avoir le souvenir précis.
Il faisait des efforts visibles pour trouver l'ordre des choses. Il revenait sur des détails, les corrigeait, les corrigeait dans l'autre sens. Il y avait des trous qui n'étaient pas de la pudeur mais de la perte. Des morceaux manquants dont il semblait lui-même découvrir l'absence en parlant.
J'essayais d'assembler quelque chose de cohérent. Je n'y arrivais pas tout à fait.
J'ai cherché Rûn Sabot-Fendu.
L'idée ne m'est pas venue immédiatement. D'abord j'ai passé du temps avec Amren, à l'écouter encore, à laisser le récit se disperser et se reprendre sans l'interrompre. Puis, quand il a eu besoin de silence, j'ai pensé à Rûn. Il avait été là, dans ce temple. Il avait vu ce que les hommes avaient vu. Enfin, à vrai dire je n’en savais rien, mais c’était une piste qui pouvait être creusée. Il était peut-être la seule autre paire d'yeux sur cette histoire dont je pouvais disposer.
Je l'ai trouvé le lendemain.
Il m'a raconté dans l'ordre, avec la précision particulière des petites créatures qui observent depuis les marges et ne perdent rien.
Il y avait eu le chemin d'abord. Rûn les avait guidés par quelque chose que je n'arrivais pas bien à nommer en l'écoutant. Un passage crépusculaire, ni dans le jour ni dans la nuit. Des espaces qui ne sont jamais tout à fait éclairés, jamais tout à fait dans l'obscurité. Des raccourcis vers des endroits normalement séparés par des distances ou des frontières infranchissables. Il l'a dit simplement, comme une chose qui va de soi pour lui et j'ai noté les mots sans être sûr de comprendre vraiment ce qu'ils recouvraient.
Ce chemin-là les avait menés devant le temple. La végétation avait tourné, l'air avait changé d'épaisseur, les pierres portaient quelque chose d’ancien. Ils avaient poussé les portes immenses.
Depuis sa position, Run avait vu Amren décocher ses flèches. Les trois qui avançaient vers le centre du rituel. Amren qui fonçait sur Maëvé et disparaissait derrière le voile. Un sort d'occultation, m'a dit le petit satyre. Quelque chose qui replie la réalité sur elle-même.
Puis Talion et Kaerwin de l'Épine Noire face à face.
Je me suis imaginé ce combat tel qu'il avait dû être, Run ne fournissant pas de comparaisons de ce genre. Dans ma tête s'est imposée l'image d'Hector et d'Achille au pied des murailles de Troie. Deux techniques millénaires employées dans l'unique but de faire tomber l'adversaire plus vite que l’autre n'est capable de le faire. Talion est tombé. Run a surmonté sa peur pour aller lui porter secours. Les blessures étaient trop profondes. Et pendant qu'il tenait Talion, Dodinas le Sauvage est tombé sous un coup de Kaerwin alors que ce dernier avait la mâchoire inférieure ravagée par un précédent coup de Talion.
Rûn m’a expliqué s’être éloigné. Il me l'a dit sans se l'excuser. Le rituel avait pris fin. Amren n'était pas réapparu, deux grands guerriers étaient tombés et Kaerwin, même blessé, représentait une menace bien au-delà des capacités de combat de cette petite créature dont les talents ne sont pas là. Le satyre avait attendu, encore. Plusieurs longues minutes dans le noir et le silence du temple, avec deux morts et personne d'autre. Puis il était parti.
Je n'ai pas revu Rûn depuis cette conversation.
Ce que Rûn m'avait dit sur le chemin et la façon dont il avait guidé le groupe avait continué à travailler dans ma tête les jours suivants.
Je comprenais les faits. Mais pas ce qu'ils recouvraient vraiment. Ni dans le jour ni dans la nuit. Des espaces entre ? Des raccourcis vers des endroits inaccessibles ? Je ne savais pas comment tenir ces mots ensemble. Et Rûn n'était plus là pour que je lui pose la question.
J'en ai parlé à Morgra, la dryade avec qui j’ai passé de longues heures, au coin des feux de nos camps successifs. Je me sens suffisament proche d’elle pour venir la questionner sur ce genre de mystères et je la pense suffisament expérimentée pour m’en dire quelques mots..
Elle m'a expliqué. Le Maître des chemins secrets maîtrise quelque chose d'assez rare, même parmi les Sidh. Un art qui lui permet de se maintenir en permanence dans l'interstice entre deux états. La lumière et l'obscurité ont une couture, m'a-t-elle dit. Un endroit où elles se touchent sans se mélanger. Rûn sait se glisser dans cette couture. Il peut s'y déplacer et emmener avec lui ceux qui acceptent d'y entrer. Ce ne sont pas des routes au sens ordinaire. Ce sont des plis dans la géographie, des endroits où les distances se comportent autrement, où des lieux normalement séparés deviennent contigus.
Je me suis souvenu alors de la façon dont il se tenait au banquet du Grand Duc, ce premier soir. Cette présence légèrement décalée, jamais tout à fait là où on l'avait vu l'instant d'avant. Je crois que je comprends maintenant ce que je regardais sans le voir.
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Message par Harfang2 »

Je reviens sur la chasse au faucon parce que j'ai besoin d'y revenir ce soir.
Une chasse au faucon. Je ne suis pas sûr que les gens mesurent ce que ça représente pour quelqu'un de la maison Silchester. La fauconnerie n'est pas un loisir chez nous. C'est une transmission. On vous met un oiseau sur le poing avant même que vous sachiez bien ce qu'il faut en faire et ensuite, vous apprenez. La posture, le geste, la patience. Mais surtout, vous apprenez à écouter l'oiseau. À lire dans la façon dont il tient sa tête, dont il serre le poing, dont il déploie ses plumes ou les contracte, l'état dans lequel il est, ce qu'il voit que vous ne voyez pas encore, ce qu'il ressent que vous pouvez anticiper si vous avez appris à le regarder vraiment. Ce n'est pas de la domination. C'est un dialogue entre deux êtres qui ont fait le choix de chasser ensemble.
Marc excelle dans cet art plus que n'importe quel autre Silchester. Il a cette façon de tenir son oiseau, le bras légèrement avancé, le poignet souple, qui ressemble à une conversation à voix basse. J'ai pensé à lui ce matin-là, au soleil de cette journée claire et froide. J'ai pensé à l'odeur du cuir du gant, à la pression des serres à travers l'épaisseur de la matière, à ce moment particulier juste avant le lancer où l'oiseau et l'homme se tendent vers le même horizon. C'était réconfortant d'une façon que je n'avais pas anticipée.
La journée était belle. Un soleil d'hiver net et propre, le terrain dégagé, les oiseaux bien conditionnés. À mes côtés, une jeune Sidh de la maison Liham dont le sourire avait cette façon de s'attarder. Et je sentais que mes semaines d'application à l'art de la séduction semblaient, pour une fois, porter quelques fruits que la saison froide n'avait pas entièrement gelés.
Iffan, lui, tenait son oiseau avec la concentration appliquée de quelqu'un qui fait quelque chose d'inhabituel et veut bien le faire. La fauconnerie n'est pas sa façon de chasser. Mais, ce matin-là, il avait l'air d'un homme qui découvre un plaisir inattendu. Chaque petit succès semblait l'emplir d'une satisfaction sincère. Tenir l'oiseau correctement, sentir qu'il répondait. Je lui en étais presque reconnaissant.
C'est ce moment qu'Amren a choisi pour arriver.
Il a surgi de derrière une colline et c'est son cri qui a tout arrêté.
La chasse s'était légèrement dispersée sans vraiment se diviser, et Amren s'est avancé vers le groupe qui se rassemblait à distance raisonnable de lui. Le Grand Duc, Belisse Lance-Aurore, plusieurs autres de la cour. Le soleil d'hiver brillait sur tout le monde avec cette indifférence du ciel qui continue quel que soit ce qui se passe en dessous.
Il était dévasté, je l’ai vu immédiatement. Je le connais depuis si longtemps … Son âme pleurait aussi sûrement que ce soleil brillait et ce soleil était devenu froid à mesure que les mots sortaient de sa bouche.
Il était doublement fautif. Il ne pouvait plus se supporter. Les mots se bousculaient, pas tout à fait dans l'ordre, pas tout à fait cohérents. Doublement fautif. Mais de quoi, exactement ? Je ne le savais pas encore. Il attendait de qui le voudrait qu'on vienne lui prendre sa vie. Et en attendant que cela soit fait, il n'aurait de répit de racheter ses fautes impardonnables qu'au prix de son sang, dans des combats sans autre cause que de trouver une mort qui veuille bien de lui. Ce n'était plus la culpabilité seule qui faisait trembler sa voix. C'était une rage qui cherchait un ennemi à atteindre, ou à défaut, n'importe quelle lame disponible. Une culpabilité si sourde, un dégout de soi si intense, que rien ne semblait trop cruel à Amren pour le punir.
Iffan et moi nous sommes approchés pour tenter de le calmer. Rien ne prenait.
Ardanor a commandé à Amren de rester. Amren a refusé et commencé à partir au pas. Iffan a saisi les rênes de son cheval pour l'empêcher de lancer au galop, après que nous soyons remonté a sa hauteur pour le raisonner. Belisse Lance-Aurore s'est positionné devant lui, l'enjoignant de se rendre à l'autorité du Grand Duc.
Et à mesure que les mots d'Amren continuaient de sortir, quelque chose s'est mis à résonner dans ma tête. Des éclats que je refusais d'assembler, alimenté par un discours de ALnce Aurore sur le poids de la culpabilité et les erreurs que même les plus grands commettent.
Amren et ce regard qu'il posait sur Ilariel depuis aussi longtemps que je les avais vus ensemble. Et ces mots qui revenaient. Ce que j'ai fait. Ce que j'ai fait.
Le Grand Duc et Belisse l'ont compris avant moi.
Amren avait pris Ilariel de force.
Il y a quelque chose qu'Eluned m'avait expliqué lors du voyage vers les terres du givre, en compagnie de mes camarades, dans ce qui sera sans doute ce moment fondateur pou moi et ma vie au milieu des fées. Un concept que je n'avais alors pas pleinement reçu parce que ça me semblait appartenir à un monde de choses abstraites qui ne me concernait pas directement.
Il courait chez les Sidh une prophétie. Ilariel était vierge. Cette virginité n'était pas simplement une condition morale. Elle était le fondement de sa magie. Parce qu'elle restait au printemps de sa vie, elle pouvait y puiser une puissance ancienne que rien d'autre ne pouvait remplacer. Ce lien entre sa magie et ce qu'elle était faisait d'elle un élément fondamental dans leur défense contre les forces de l'hiver éternel. Une combattante exceptionnelle, une magicienne d'une rare qualité, Ilariel était, par cette prophétie, la championne des championnes du peuplre Sidh. Un verrou magique. Une clé de voute dans leur survie.
Il était donc clair maintenant que les forces de Maëvé ne s'étaient pas contentées d’un rituel dans un temple. Ni de faire tomber deux grands combattants. Elles avaient utilisé autre chose. Elles avaient utilisé Amren. Son amour pour Ilariel. Son inclinaison naturelle.
Il était parti en Rose rouge, à peine éclot, parfumée et illuminée de ce soleil radieux incarné dans l’avenir doré des Blacktower nés au domaine des Roses. Je me souviens de son sourire lorsqu’il s’était proposé, avant tous et contre toute raison, pour cette mission. Qu’il voyait cela, comme peut être tous les membres de sa famille, comme un danger parmi tant d’autres, un danger qui n’est pas insurmontable et que sa destinée ferait plier face a la force de la nature qu’ils semblent tous être. Forgé dans la lumière d’un père à qui tout avait réussi et sur lequel les malheurs semblaient glisser au profit d’autres bénédictions. Couvé dans la douceur féériques d’une mère angelique incarnant la douceur. Bercé d’un amour secret, replié dans le cocon du domaine des roses. Je sentais que parfois, la fierté et l’orgueil des Blacktower frôlaient trop souvent l’inconscience.
Il était revenu fané, non plus rouge, mais de ce pourpre noirci que prenne les feuilles de rosier lorsqu’elles sont trop vieilles et prêtes à tomber. Il avait été peut être maudit, sinon au sens littéral, au moins au sens symbolique maudit, guidé dans ses angles les plus vulnérables. On avait bridé ses vertus pour le pousser dans ses inclinaisons les moins sensibles pour lui faire commettre l'impensable. La fierté et l’orgueil des Blacktower… Les roses semblent tomber les unes après les autres. Et cela me rend triste bien au-delà de ce que mon éducation de chétrétien romain m’autorise à montrer au monde. Mais je ne sais pas si j’arriverai à contenir tout ça. Il faut peut être que je trouve, chez les fées qui m’ont accueilli, une autre forme d’expression pour que mes émotions ne m’emportent pas avec elles.
Toujours est-il, pour les Roses comme pour les fées, la magie d'Ilariel était brisée. Le printemps n'était plus.
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Je suis de retour dans ma chambre depuis un moment. J'ai passé plusieurs heures dans la pièce où est confiné Amren. Iffan était là aussi, adossé au mur du fond, les bras croisés, les yeux mi-clos, mais pas endormi. Je connais la différence. Nous n'avons pas beaucoup parlé. Son sort n'est pas encore connu. Nous attendons.
J'écris parce que c'est devenu une façon de penser.
Je cherche à comprendre ce que je ressens pour lui. Je suis compatissant. Compatissant de cette douleur qui a du le traversé alors qu’il réalisait ce que l’impulsion, sans doute gonflé par quelques malice, lui à fait commettre. Je sais ce qu'il a commis et je sais que le péché est grand, déployé à plusieurs niveaux qu'il n'a peut-être pas encore tous mesurés. Il a trahi le camp des fées, le nôtre. Il a fait s’accomplir une prophétie millénaire. Il a trahi son chevalier et celle qui lui avait tout appris, l'amie de son père. Il s'est trahi lui-même, en pervertissant ce qu'il éprouvait pour celle qui l'avait accompagné dans sa transition d'adolescent à homme. Et quel chevalier peut ignorer ce que cette transition représente. Le rôle du mentor pour un écuyer est fondateur. On y revient toujours. Ce lien-là, une fois noué, ne disparaît jamais vraiment. Et il prend sans doute plus d’importance lorsqu’il est augmenté d’un amour sincère. Amren l'aimait avec...
J’ai l’impression que...
L'hiver approche. Et le givre commence déjà à s'immiscer dans le cœur de mon ami.
Lorsque je suis parti, à la suite de Pelleas, répondant a un appel qui ne m’était pas destiné, je ne savais pas où j’allais. Je me suis retrouvé au milieu d’illustres chevaliers dont, la plupart, sont déjà tombés, au côté d’amis précieux qui me paraissaient inébranlables et qui,  pourtant, se flétrissent eux aussi. Je crois que mon temps au sein du Royaume du Roi d’ici et d’ailleurs n’est pas fini et ne sera pas aussi bref que je l’envisageais au départ. Ce n’est pas une mauvaise chose. En tout cas, je ne le ressens pas ainsi. Tout arrive à dessein. Le monde des fées m’a appelé. Le Grand Duc Ardanor m’a accueilli. Ce n’est pas leur guerre à laquelle je participe. C’est ma guerre également, que je mène à leur côté. D’autant plus si nos ennemis s’en prennent directement à l’honneur et au cœur des miens.
Je ne suis peut être pas le Silchester qui sera amené à régné sur mes propres terres. Peu importe, Paul est un garçon intelligent et il saura faire. Peut être que si je rentre suffisamment tôt, je pourrais l’aider.
J’ai l’impression que les lignes de vie sont déjà tracées. Il faudrait que je parle à Eluned de cela d’ailleurs, pour voir ce qu’elle en pense. Je crois que je réfléchis de moins en moins comme…un chrétien ?
Trois cycles, m'a-t-on dit. Je ne sais pas encore si leurs cycles correspondent exactement aux années humaines. Je reste prudent sur cette équivalence. Mais trois cycles. Je porte ce chiffre avec moi depuis quelques jours, sans savoir tout à fait quoi en faire.
Gwen semble lui aussi porter quelque chose de différent depuis les brumes. Lui qu'on appelait Gwen l'énergique - et le surnom n'était pas usurpé, il m'avait épuisé dès les premiers jours de son service - est devenu un jeune homme qui pèse ses élans avant de les laisser partir. Le monde des fées n'est pas tendre avec les écuyers. L'apprentissage qu'il offre est difficile, brutal, parfois incohérent. Je crois que Gwen a appris à mesurer ce qu'il ne comprend pas encore, plutôt que de se jeter dedans. C'est peut-être là une sagesse que je n'avais pas à son âge.
Ces derniers jours ont été lourds.
Le sort d'Amren pesait sur tout, comme une météo particulière. À la cour du Grand Duc, les positions étaient tranchées. Parmi les Sidhes, certains parlaient de condamnation, d'autres de clémence, et les uns comme les autres y mettaient une conviction qui ne laissait pas beaucoup de place pour le milieu. Parmi les chevaliers humains, les avis n'étaient pas plus simples.
Il y a eu une réunion. Pelleas et Mador de la Porte présidaient, en leur qualité de grands chevaliers. Iffan, Brunor, et d'autres encore étaient présents. Mador a exprimé sa position clairement et sans détour, comme il fait tout : Amren nous avait déshonoré, avait déshonoré les chevaliers humains, et la justice du Roi Arthur devait s'exprimer. Il devait être exécuté. Pelleas et Iffan ont convergé vers quelque chose de plus flou, une position qui tendait vers la miséricorde sans tout à fait la nommer franchement. Hector était silencieux, comme Brunor.
J'ai écouté. J'ai tâché de rester à mon rang. Tous ces hommes sont des chevaliers accomplis, glorieux, et je ne suis pas grand-chose comparé à eux. Mais j'avais eu le temps de réfléchir au sort d'Amren. Je l'avais déjà couché dans ce codex, justement pour éclaircir mon esprit, pour voir ce que j'en pensais vraiment une fois que les mots prenaient forme dehors. Alors j'ai pris la parole.
J'ai répété ma conception des choses. Nous sommes des chevaliers d'Arthur, et Amren en est un des descendants. Nous sommes pour autant dans un royaume étranger, en tant qu'alliés, et la justice ne nous appartient pas. Amren a brisé suffisamment de serments pour avoir en plus à affronter notre ire et notre rancœur. Les croix qu'il devra porter sont lourdes. Il appartient à chacun de se positionner sur l'acte qu'il a commis, mais pas de le juger. Notre compassion n'est pas notre jugement. J'ai exprimé devant tous, alors que le silence s'était fait dans la salle, que je condamnais ses actes. Mais ma compassion existait encore pour lui. Je me soumettrais au jugement prononcé par le maître des lieux.
Mes aînés ont été emportés par ce discours, que je me souviens d'avoir prononcé posément, calmement. Pélléas et Hector ont été touchés par la miséricorde que j’invoquais. Mador s’est laissé convaincre par ma conception dela justice et Iffan – ce cher cousin Iffan – à du être convaincu par la somme de tout ceci. Ces hommes brillants se sont rangés à cet avis. À mon grand soulagement.
Amren n’est plus maudit.
Il nous l’a appris lors d'une de nos visites avec Iffan. Eluned avait écarté la possibilité qu'il soit encore sous l'emprise d'un sort. Ce dernier semblait s'être évaporé avec l'accomplissement de l’acte honni. Cette conclusion de l'enchanteresse m'a soulagée, et a éclairci quelque chose dans mon esprit.
Ce soulagement m'a ramené à ma mère.
Maintenant que j'avais une petite idée des cycles écoulés, j'ai été pris d'un besoin impérieux de lui écrire. Qu'elle sache que je vis. À travers mon histoire et à travers son héritage. Je suis allé voir Eluned pour lui demander si l'idée qui venait de germer en moi était faisable. Si Rûn pouvait porter une lettre jusqu'à elle. Eluned m'a dit, avec ce ton posé qu'elle adopte en toutes circonstances, qu'il faudrait que je le demande courtoisement directement à la petite créature si étrange. Elle m'a néanmoins accompagné au moment où j'ai adressé ma requête au satyre. Ce dernier m'a regardé fixement de ses yeux rouges et incandescents, puis a accepté.
Le soir même, j'ai écrit. Non pas sur ce codex comme j'en ai de plus en plus l'habitude, mais sur du parchemin. J'ai écrit comme si ma mère était assise à côté de moi et que je lui racontais mes histoires, toutes plus incroyables les unes que les autres. Mes idées ont débordé. Je n'ai retenu ni le flot ni le fil. Mais c'était libérateur. Qu'elle sache que je suis quelque part, dans le monde ou pas loin, foulant les terres de ses propres légendes, prêt, qui sait, à devenir un des personnages qui peuple les mêmes histoires que les siennes, aux côtés de dragons et de centaures.
Ce fut libérateur, pendant ces heures sombres où j'attendais que le sort de mon ami soit scellé. Je prie toujours, même si mes prières s'adressent désormais à une force plus indistincte, moins ciblée que ce que demandent les prières chrétiennes. Je prie pour que la vie d'Amren lui soit laissée. Qu'il soit puni, qu'il fasse pénitence. Mais qu'on ne lui enlève pas ce qu'il a de plus précieux.
Ardanor s'est prononcé devant sa cour.
Il s’est prononcé dans un discours rassurant, fédérateur.. J'écris ces mots quelques heures après l'avoir entendu. La lutte continue. Ilariel incarnait la prophétie, mais la prophétie ne décidait pas de la victoire. Peut-être les Sidhes l'ont-ils cru trop longtemps. Il est temps de combattre et de lutter contre le mal avec le cœur et non plus protégés par des oracles.
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Quelques jours ont passé depuis que j'ai écrit mes dernières lignes.
Le procès a eu lieu et je ne suis toujours pas entièrement certain de la conclusion rendue par Ardanor. C'était en petit comité. J'ai été surpris - et j'ai vu qu'Iffan l'était tout autant que moi - d'être convoqué à cet événement. Je m'attendais à quelque chose de public, une foule Sidhe conspuant mon ami. En réalité, c'était intime. Le Grand Duc et Eluned. Iffan, Pelleas et moi. Quelques officiers de la couronne, en retrait. Et Amren.
Il fut officiellement conclu qu'Amren n'était plus sous l'emprise de Maëvé. Et si les circonstances pouvaient être atténuantes, le résultat et l'acte n'en étaient pas moins abominables. Je voyais à Amren qu'il était toujours profondément mortifié. Il semblait détaché de son propre sort, prêt à subir le jugement des Dieux eux-mêmes.
Ardanor a exposé les choses calmement. Et a abouti à une conclusion qui libéra mon cœur.
Amren avait été, plus qu'un coupable, l'instrument malheureux de l'ennemi. Il avait subi, lui aussi, toute la perfidie et la noirceur de Maëvé et représentait, en quelque sorte et avec toute la prudence que cela devait revêtir, une victime également. Victime de ses faiblesses. Victime de ses pulsions. Il était l'instrument parfait pour cette tactique adverse. À l'écrire maintenant, je me rends compte que l'opportunité a dû être saisie par la Reine sombre exactement au moment de leur rencontre, dans la tour des ronces et que ce plan, abominable, a du être rapidement muri lors de la captivité de mon ami, avec une précision froide et calculée. Elle a du jubiler de ce coup du sort. J’imagine qu’une âme aussi noire à nécessairement exalté, s’est nourri de l’immonde trame qu’elle était en train de broder de ses aiguilles empoisonnées tout en pervertissant l’âme de mon camarade.
Amren fut condamné par gaie : Une ordonnance magique. Sa condamnation m'a surprise au début. Je suppose qu'il y a là tant une forme pédagogique qu'une affirmation de l'autorité ducale, marquée certes, mais pas foudroyante ni inique. Il fut condamné à ne s'adonner aux rapports charnels que si le consentement était explicite. Je ne sais pas quoi penser de tout cela dans sa forme. À vrai dire, mon sentiment s'arrête au soulagement qu'Amren ait conservé sa tête. Ce qu'il se passe sous sa ceinture, pour quelque raison que ce soit, ne m'intéresse pas. Seuls son cœur et son âme me concernent, à mon échelle. Mon ami est en vie. Certes disgracié. Certes coupable. Certes... mais en vie. Et s'ouvre devant lui le chemin de la rédemption. Un chemin souvent douloureux si j’en crois les écits, souvent tortueux. Un chemin où nous sommes souvent notre prire ennemi, pavé de façon équivalente de bonnes intentions et de pièges mortels. Mais aussi le seul chemin qui aboutisse à la lumière, à nouveau. Il m'appartient peut-être de le guider et de l'accompagner sur ce chemin. Je garde à l'esprit qu'il m'appartient aussi d'accepter qu'Amren est le seul  à déterminer s’il veut, ou non, arpenter ce chemin. Je dois guetter les signes et l’encourager.
Ardanor nous a ensuite parlé des oracles. Itralis au voile d'opale lui avait révélé les possibilités qui se déploient à partir de l'événement central, sur lequel je ne reviendrai plus. La devineresse a déroulé trois fils du destin pour Ilariel. Le printemps brisé, qui suppose qu'elle pourrait s'en remettre mais ne sera plus au faîte de son art ni de son incarnation. Le printemps noir, qui suppose qu'elle pourrait s'abandonner à la vengeance et à la rancœur, en pleine possession de ses moyens mais dirigés vers le chaos et la destruction. Elle serait, sous cette forme, suffisamment forte pour tuer Maëvé, mais aussi suffisamment noire pour la remplacer. Enfin, l'été fragile. Ilariel accepte d'avancer, mais bascule dans un été moins souverain que ce qu'elle aurait dû être.
En écrivant ce soir, je me rends compte d'une chose. J'avais questionné Ardanor sur les cycles et les incarnations. Ilariel était l'incarnation souveraine du printemps. Ardanor est l'incarnation souveraine de l'automne. Et alors que j'avais toujours pensé à Maëvé comme à l'incarnation de l'hiver – ou en tout cas, au moment de cette conversation, c’était l’idée qui s’était immédiatement imposée à moi - Ardanor m'a appris qu'elle est en réalité l'incarnation de l'été : celle de la Force. Je me demande, en réalité, dans quelle mesure la prophétie concernant Ilariel ne supposait pas que cette dernière fasse tomber Maëvé pour la remplacer dans un été triomphant. Je ne creuserai pas ce point. Je crois, de toute façon et comme le disait Ardanor, qu'il n'y a pas grand-chose à faire de plus que d'avancer. Ilariel, Amren, et nous tous, devons arpenter les chemins qui nous sont destinés, affronter nos peurs, nous nourrir de nos triomphes et composer avec les fils que le glamour met à notre disposition. Nous avons certes les moyens de les dénouer ou de les tresser comme nous en convenons. Mais cette liberté reste, d'une certaine façon et telle que je la comprends, locale et limitée.
À la toute fin, Ardanor nous a suggéré de nous rendre à la Bouche Nord. Un lieu de passage entre le monde des fées et celui des hommes, corrompu par les forces maléfiques qui semblent vouloir faire basculer l'ensemble des plans existants dans le chaos et les enfers. Il y a déjà envoyé des Sidhes, mais son peuple semble profondément affecté par la corruption. Ses escouades sont revenues incomplètes, et ceux qui étaient de retour l'étaient dans leur chair mais peut-être plus tout à fait dans leur glamour. Il pense que, en tant qu'hommes, nous serons moins atteints.
Pelleas a demandé à Iffan de prendre cette mission en charge. Mon cousin a accepté, et j'ai décidé de le suivre. Amren nous accompagne également, conscient que sa présence à la cour n'est peut-être pas encore tout à fait naturelle.
Nous partons demain.
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Message par Harfang2 »

Je n'arrive pas à dormir.
Malgré le départ à l'aube, mon esprit s'emballe à chaque fois que je ferme les yeux. Alors j'écris. C'est devenu ma façon de tenir les choses à distance raisonnable.
Je pense que je suis encore un jeune chevalier qui a beaucoup à apprendre. Mon premier chevalier, Bohort - et j'espère que son âme repose auprès du Seigneur qu'il aimait d'un amour puissant - est mort pour nous permettre de fuir. Hélain, son fils, était roi et en deuil, et s'il n'a jamais négligé ma formation, pour laquelle je lui suis immensément reconnaissant, il ne m'a jamais permis de lui déployer une très grande affection. J'aurais reçu, au final, et c'est une chance quelque part, l'enseignement du clan de Gannes presque dans son ensemble. Même Lancelot m'aura, en de très rares occasions, enseigné la lance et l'équitation dans son acception de la charge. Lionel aura été mon réel formateur dans le maniement de l'épée. Ce sont de grands hommes. Je leur dois ce que je suis sur un champ de bataille.
Je ne connais que peu le Roi Arthur. Je ne suis pas un de ses chevaliers. Silchester est loin. Je n'ai pas d'allégeance.
Et pourtant.
Je sens que mon cœur prend fait et cause pour la mission qui m'anime ici. Elle m'a été certes demandée par Pelleas, qui est venu chercher l'aide de ma famille. Mais cette aide est à l'origine l'appel d'Ardanor. Et Ardanor est un personnage qui me rappelle Bohort d'une certaine façon. Cette même façon d'être calme, sage, avec une expérience forgée dans les martellements et les fourneaux de la vie et des épreuves que celle-ci impose. Bohort avait ce silence autour de lui qui n'était pas le vide mais l'épaisseur de ce qu'il avait traversé. Ardanor a la même chose, en plus ancien encore, en plus profond. Je crois que je lui suis loyal. Quelque chose en moi a reconnu quelque chose en lui.   
Selon le prisme des fées, je suis, au même titre que mes ainés, une incarnation des Silchester. Mon père est l'automne et Marc est l'été, alors je suis le printemps. Morgra me l'avait dit pendant la marche, sans que j'en saisisse alors toute la portée. Mais ce soir, en pensant à Ardanor et à ce qu'il nous a dit, quelque chose s'est mis en place. Je ne suis pas isolé ici. Je ne me déconnecte pas de ma famille en étant loin d'elle. Et en tant que chevalier du printemps, je décide de suivre Ardanor. De me battre pour sa cause, parce que c'est aussi la mienne et celle de ma famille.
Je crois que cette idée grandissait en moi depuis le début. Depuis Pelleas dans la cour de Silchester, depuis le premier banquet, depuis les brumes et le givre et tout le reste. Ce soir, aidée par le discours du Grand Duc prononcé il y a quelques jours, elle a trouvé sa voie.
Le combat continue. Son monde a besoin de nous. En attendant, je vais essayer de dormir car demain, l’aventure m’attend.
Je suis assis au coin du feu.
Je prends la plume pour la première fois depuis notre départ. Je n'ai pas eu le temps d'écrire les premiers soirs. Notre petite communauté a demandé de l'attention. Nous ne nous connaissions pas tous et j'ai privilégié le vivant à mes mots.
Dès le matin du départ, j'eus la surprise de constater que Sildia était du voyage. La petite dryade pétillante qui avait partagé mon aventure vers les territoires du givre était là, souriante et amusée, heureuse manifestement de me retrouver. À ses côtés se trouvaient deux visages que je ne connaissais pas. Finan, d'abord, un chasseur au service d'Ilariel. Il m'a rapidement fait l'effet de ce que certains appelleraient le ranger. Le personnage taciturne, peu loquace, habitué à traverser les zones grises des mondes, là où les centres sont trop éloignés et la nature peut être tant un bienfait qu'une malédiction. Et une petite créature qu'on appelle un Knoker. Une sorte de lutin manifestement très doué pour bricoler, d'après ce que j'ai compris. C'est lui qui serait capable de réparer le passage, ou en tout cas d'en déterminer ce qui cloche.
Amren est encore dans la retenue. Je le vois depuis ces quelques jours où l'on chevauche. Il reste de longs moments seul, à l'arrière de la colonne. Par moments, il tente de discuter, notamment avec le lutin.
Nous approchons des limites des terres des Rameaux Blancs. Nous avons trouvé un petit gîte forestier qui nous donnera un confort certes sommaire, mais qui ne nous fera pas de mal. Des lits en bois, un âtre pour le feu car les nuits sont fraîches. J'ai rejoint Amren et Finan qui discutaient brièvement à l'extérieur. Je crois que j'ai interrompu une tentative de conversation autour des flèches. Ni l'un ni l'autre n'étant de grands communicants - Amren, par les circonstances, Finan, par nature – j’ai donc pu facilement occuper ce qui aurait sans doute pu devenir un blanc gênant en demandant à Finan ce qui nous attendait sur la route.
Il m'a répondu avec la précision d'un homme dont c'est le métier. Une forêt ancestrale d'abord. Puis des terres que le glamour est en train de quitter. Puis des territoires Unsilly qu'il nous faudra traverser malgré les dangers certains. Puis les abords de la Bouche Nord, dont il a avoué lui-même ne pas savoir trop quoi attendre. Il n'en a pas dit plus. Je lui ai posé quelques questions sur le passage entre les mondes. Il m'a dit que le lutin était le spécialiste, pas lui.
Je suis alors allé voir Garnos, le Knoker. De ce que j'ai entendu des échanges qu'Amren a eus avec lui, le petit personnage semble être une créature complexe. De celles qui sont tellement compétentes dans ce qu'elles font qu'elles n'en sont plus tout à fait connectées avec le reste du monde et s’imagine que le commun des mortels voit de manière aussi évidente les subtilités qui agrémentent leur quotidien. J'ai tâché de comprendre ce qu'il me racontait sur la Bouche Nord. Il m'a parlé de glamour, d’harmonie je crois et de choses que je n'ai pas vraiment saisies. Par chance, Sildia est présente. Nous avons retrouvé nos petites habitudes et notre proximité. Même si cela me coûte de recevoir des glands sur la tête à chaque fois qu’elle veut attirer mon attention.
Iffan et Finan sont concentrés. Je crois que Finan a demandé à mon cousin de retenir les pistes que le Sidhe suivait, au cas où nous serions séparés.
Nous sommes entrés il y a quelques jours dans la forêt des songes. Ou le bois des songes. Les deux noms lui conviennent, tant les arbres ici sont majestueux et anciens.
Je ne sais pas comment décrire une forêt qui existe depuis avant les noms qu'on donne aux choses. Les arbres y sont si vieux que leurs troncs ont cessé d'être ronds. Ils ont pris des formes que le temps seul fabrique, des colonnes torsadées, des enchevêtrements de racines aériennes épaisses comme des corps d'hommes, des écorces qui ressemblent à des visages si on les regarde trop longtemps. La canopée est si haute qu'elle forme un ciel à elle seule et la lumière qui en descend n'est plus tout à fait la lumière du dehors. Elle a été filtrée, transformée, elle est verte et dorée à la fois, une lumière d'avant l'aube ou d'après le crépuscule. Quelque chose qui n'appartient à aucune heure précise. Le sol est recouvert d'une mousse d'un vert si dense qu'on a l'impression de marcher sur quelque chose de vivant et de doux qui cède légèrement sous le pied. Le silence y est particulier. Ces silences que l’ont trouve dans les endroits habités, où tout s'est accordé depuis si longtemps qu'il n'y a plus de bruit parasite.
La forêt fait quelque chose aux passions. Elle ne les exacerbe pas. Pas vraiment en tout cas. Elle les laisse remonter, tranquillement, comme on laisse remonter à la surface ce qu'on avait laissé descendre au fond.
J'ai rêvé pour la première fois depuis bien longtemps de Brithil. Je crois que mes rêves ne sont que les échos de mes soirées avec Sildia, que je transpose d'une certaine manière sur une autre femme. Cela m'a troublé au départ, ne comprenant pas pourquoi la championne d'Ardanor revenait ainsi. Mais comme je l'ai dit, Brithil occupe une place toute particulière dans mon âme, même inconsciente. Ce qui est certain, c'est que la dryade profite tout particulièrement des émotions que cette forêt me fait vivre. Il ne se passe pas un soir sans que nous nous retrouvions, un peu à l'écart, pour nous enlacer.
Les marais ne nous offrent que peu de repos comparé à la forêt des songes.
Le territoire a changé progressivement, comme tous les changements dans ce monde, sans qu'on sache exactement à quel moment on a quitté l'un pour entrer dans l'autre. Les arbres se sont faits plus rares, puis tordus. Puis leurs pieds ont commencé à disparaître dans l'eau. L'air a épaissi. Une odeur de végétation morte et d'eau stagnante a remplacé le parfum de mousse et d'humus de la forêt. Le ciel, qu'on voyait à peine sous la canopée, a disparu derrière une couche de brume basse et persistante qui ne se lève pas avec le matin. Les sentiers n'existent que parce que quelqu'un, à une époque reculée, a eu l'idée de remblayer de la terre dans des coffrages en bois pour créer des passages au-dessus de l'eau. Avec le temps, le bois s'est vermoulu, la terre s'est gorgée d'humidité et a viré à la boue, et les planches qui dépassent par endroits ont la consistance du pain trempé. On avance en regardant où on pose le pied, guidant nos chevaux prudement. On avance en entendant l'eau partout autour, dans des reflets sombres et immobiles entre les touffes de roseaux ou les troncs difformes.
Des formes bougent dans cette eau, brisant son apparente immobilité. Parfois rien pendant des heures, puis quelque chose qui se déplace sous la surface et laisse un sillage. On n'a pas toujours vu ce que c'était. Amren a même décoché une flèche tout à l’heure, croyant voir quelque chose et tout le monde fut surpris.
Nous avons nos premiers blessés. Des créatures ressemblant à des sangsues géantes nous ont attaqués alors que nous marchions les uns derrière les autres. Je fus surpris, moi, car mon esprit vagabondait à ce moment-là. Les autres ont été plus promts. Mais le surnombre de nos ennemis a fait que, préparé ou non, j’ai eu a gérer dès le départ deux de ces adversaire flasque et pourtant trop vif.
Sildia, Iffan et Amren ont été blessés. Leur état n'est pas préoccupant. J'ai pu soigner Sildia. Finan s'est occupé d'Amren et d'Iffan avec autant de succès, malgré nos ressources et la situation peu propice à un travail propre. C'est la première fois que je me fais attaquer par des poissons, même géants.
Alors que j'écris, la majorité dort. Nous sommes fatigués. Comme je le dis, le repos en ces lieux est moins réparateur. Demain, nous arrivons au domaine Sidhe dont nous a parlé Finan. Je ne sais pas à quoi m'attendre.
Dame Borcalis restera dans ma mémoire. Je le lui ai promis, et je tiens ma promesse en l'inscrivant ici.
Nous sommes arrivés sur des terres brumeuses, peu hospitalières, d'où le glamour semblait s'échapper comme d'une plaie qu'on n'a pas su refermer à temps. C’est ce que m’a dit Sildia en tout cas, car, sur le moment, je n’ai rien senti de plus particulier. Nos amies fées, eux, sentaient quelque chose dans leur âme. Je ne sais pas si l’image est pertinente, mais je l’imagine comme ceci. L'air y avait une qualité particulière de chose qui s'étiole, un peu comme une flamme dans une pièce où l'oxygène baisse sans qu'on s'en rende compte.
Notre hôte nous attendait dans sa demeure. Elle était entourée de son satyre et de son faune, seuls rescapés de sa maison. Iffan et moi avons essayé de mettre un peu d'émotion au repas qu'elle nous offrait. Sans grand succès, je dois l'admettre. Je n’ai pas encore le talent des bardes de ce monde et mon histoire, pourtant que je voulais grandiose, na reçu qu’un accueil discutable. Mais je les comprends. Je n’avais ni rythme, ni structure narrative a leur proposé. Tous les silences ne comblent pas avec de la bonne volonté.
Amren a été plus malin que nous. Il a encouragé Garnos à jouer du luth.
Garnos, notre compliqué petit Knoker, est en réalité une sorte d'instrumentiste du glamour. Il fabrique des instruments. Et il semble plutôt bien en jouer également, ce qui est encore plus surprenant quand on voit qu'une créature aussi sérieuse et pointilleuse est capable de tirer des airs aussi entraînants et décomplexés de ses doigts. La table, sous ses notes, semblait reprendre vie. Le faune s'est finalement joint à lui. Et Dame Borcalis, jusqu'alors si vide et si peu présente, est redevenue une femme charmante et pleine de conversation.
J'ai appris quelques choses ce soir-là. Que le glamour émerge des passions, des arts et de la beauté. Que là où ces choses s'éteignent, il s'en va. Et inversement, comme en ces lieux, là où le glamour s’en va, les lieux s’éteignent. Il y a une forme de … je ne sais pas encore comment dire. Et peu importe. Parfois, il suffit d'un lutin taciturne et de quelques notes de luth pour rappeler à une femme qu'elle existe encore. Et surtout, que le Glamour n’est pas qu’une magie. C’est également une essence.
Je me souviendrai de cette rencontre. Et, si les forces de ce monde me le permettent, je reviendrai voir Dame Borcalis. Elle est de ces personnes pour qui il vaut la peine de se battre.
Dame Borcalis nous a fait un cadeau en nous quittant ce matin.
Elle nous a expliqué avoir profité du retour temporaire du Glamour en ses terres pour en user selon ses pouvoirs. Elle maitrise le temps nous à-t-elle dit. J'ai cru qu’il s’agissait du temps qui passe. En réalité, elle parlait du temps qu'il fait. Depuis que nous avons quitté son domaine, la brume a disparu. Le soleil est là, chaud et doux de l'aube au crépuscule. Je ne sais pas combien de temps durera ce don. Mais je l'accueille avec une gratitude sincère.
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Quelque chose change dans les arbres.
Je l'ai remarqué ce matin, mais ça ne m’avait laissé qu’une sensation dont je pennais encore à trouver l’origine, car la transition est subtile. La forêt des marais s'était faite lourde et humide, ses arbres tordus par l'eau et le temps, leurs racines à moitié noyées. Ici c'est différent. L'humidité a disparu, mais ce qui la remplace n'est pas la sécheresse. C'est quelque chose de plus tendu. Les troncs sont droits, épais, avec une écorce sombre et profondément striée, presque noire par endroits. Le sous-bois est dense sans être impénétrable. Il y a de la végétation partout, des fougères hautes, des ronces qui courent le long des branches basses, des mousses d'un vert sombre qui n'ont rien à voir avec les mousses douces de la forêt des songes. Tout pousse, tout occupe chaque espace disponible, mais sans l'harmonie tranquille des terres du Grand Duc. C'est une forêt qui se dispute à elle-même.
La lumière aussi est différente. Elle entre, mais elle peine à descendre jusqu'au sol. Elle reste accrochée là-haut, dans les frondaisons et ce qui parvient en bas est une clarté indirecte, tamisée, sans direction précise. Je marche dans cette lumière sans ombre et quelque chose en moi cherche instinctivement d'où vient le soleil, sans le trouver.
Les bruits aussi. Dans la forêt des songes, les sons étaient enveloppants, doux, presque délibérément apaisants. Ici, il y a du bruit partout mais il ne forme pas de trame. Des craquements, des frottements de branches, quelque chose qui détale dans les fougères, un cri d'oiseau bref et strident qui ne se répète pas. Une forêt qui respire par à-coups plutôt que d'une longue expiration continue.
Je ne suis pas effrayé. Mais je suis attentif d'une façon que je ne l'étais pas depuis les terres du givre.
La nuit a été courte et le matin n'a pas vraiment dissipé ce que j'avais senti la veille.
Nous sommes entrés plus profondément dans le territoire Unsilly et la forêt a continué de se transformer sous nos pieds. Les arbres sont maintenant plus espacés mais plus massifs, comme si chacun avait absorbé l'espace de ceux qui auraient dû être autour de lui. Leurs racines affleurent partout, soulèvent la terre en crêtes et en bosses qui rendent la marche moins assurée. Entre eux, la végétation ne laisse aucun vide, ronces, lierres épineux, plantes grimpantes aux feuilles épaisses et coriaces qui enveloppent tout ce qui peut être enveloppé. Rester immobile assez longtemps, c’est prendre le risque que quelque chose finisse par pousser sur vous.
Ce n'est pas une forêt morte. C'est précisément le contraire. C'est une forêt si vivante qu'elle en est devenue chaotique, comme si la vie ici n'avait jamais appris à se répartir, à se distribuer, à trouver un équilibre. Chaque plante pousse aux dépens des autres. Chaque arbre a dû se battre pour être là. Il y a quelque chose d'épuisant à regarder cela, une tension permanente, une compétition sans répit.
Sildia est moins bavarde depuis hier. Elle marche près de moi, observe, mais sans ce pétillement habituel. Je crois que cette forêt lui parle d'une façon qui n'est pas tout à fait confortable pour une dryade du printemps. Je ne lui pose pas de questions. Elle me le dira si elle en a envie.
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Finan, Iffan et Amren sont partis à la chasse ce matin.
Nous avons décidé de prendre un jour pour nous reposer. Nous sommes en train de faire fumer de la viande. La chasse a été bonne. Finan a ramené un daim. Iffan et Amren ont ramené ce qui ressemble à un sanglier, mais d'une taille assez prodigieuse et avec un surplus de grès tout à fait inquiétant. Là où les sangliers que je connais n’en ont qu’un de chaque côté de leur gueule, celui là dispose de deux paires, une de chaque côté, aussi grandes que des poignards. De ce qu'Amren m'a raconté, il n'a rien eu à faire. Iffan a traqué et défait la bête seul, assez rapidement.  Mon cousin est vraiment un chasseur hors du commun.
Pendant qu'ils arpentaient cette forêt démente, je suis resté au camp avec les écuyers, Sildia et Garnos. La jeune dryade a aperçu quelque chose dans le chaos végétal. Le temps que je me lève, la créature avait disparu. Je suis convaincu que quelque chose était là, mais je n'ai pas eu le temps de voir quoi. Finan, en faisant le tour du camp à son retour, m'a confirmé qu'un loup s'était approché. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette information m'a soulagé. Un loup, c'est quelque chose que je peux comprendre et, si nécessaire, combattre.
Quel étrange endroit. Quelle étrange soirée.
Nous sommes les hôtes de Malgrim aux Milles Échardes, Seigneur de la Cour des Ronces Obliques.
Sildia les avait sentis la première, tapis dans l'ombre de la forêt, proches du camp. Elle m'a dit plus tard qu'ils étaient là sans doute depuis un moment. Ils observaient et attendaient. L'échange fut initialement tendu. Je n'ai pas eu peur, car la bataille du lac gelé m'a en quelque sorte préparée aux rencontres les plus exotiques. Mais les Unsilly ont dans leurs rangs des créatures bien plus torturées que les Silly, même les plus singuliers, et les codes qui m'ont servi jusqu'ici ne me servaient plus grand-chose.
Nous avons laissé cousin Iffan régler la diplomatie. Il était hésitant au départ. Je crois qu'il n'avait pas les codes non plus. Mais il s'en est sorti. Il a offert les bois d'obsidienne du cerf d'ombre qu'il avait chassé. Et Malgrim, dès ce moment, s'est comporté de manière bien moins hostile.
Il était accompagné de ses plus fidèles. Un loup immense qui pourrait servir de monture et qui s'avérait être Glestig, un Poukha change formes. Une autre créature, difforme, ressemblant à une vieille souche surmontée de cheveux épais et blanc, qui répond au nom de Tressa des Ronces. Et que les forces me protègent de trouver les bons mots pour décrire celle qu'on appelle Faolan Brise-Souffle. Elle, car il s'agirait d'une femelle, est grande. Plus qu'Amren ou Iffan qui sont pourtant de solides gaillards. Foncièrement hideuse, elle porte des pelages de peaux de bêtes, avec des racines et des ronces nouées autour des bras. De longs cheveux d’un noir qui absorbe toute lumière, salles au possible. Plus tôt, lors du repas que le Seigneur Malgrim noius à offert, elle a égorgé des chèvres pour nourrir les ronces et les épines qui forment la structure de la cour. Nous sommes, finalement, dans un bosquet obscur nourri par une magie viciée.
Mais voilà ce que j'ai appris ce soir et qui mérite d'être couché ici avec soin.
Les Unsilly ne sont pas des créatures du mal tel que nous le combattons. Malgrim m'a même surpris en parlant de Maëvé comme d'une faible qui s'est laissé corrompre par une entité supérieure. Il semble abhorrer la corruption. Pour autant, et il a été clair face à ma question naïve, il n'a aucune envie de se lier aux Silly. L'ennemi est identique, mais les conceptions des mondes sont trop différentes.
C'est ce qui m'a donné envie d'écrire ce soir. Cette découverte profondément troublante. Je pensais que les Silly étaient en guerre contre les Unsilly, et l'idée ne m'était même pas venue à l'esprit que cette assertion était fausse, tant elle me semblait évidente. Je ne pouvais pourtant pas me tromper davantage. La corruption n'est pas l'état naturel des Unsilly. Certes, ils ont une vision différente de la vie, de la beauté et ne partagent pas les mêmes valeurs que leurs cousins. Mais ils ne sont pas le mal. Ils sont, en quelque sorte, eux aussi les enfants du Glamour. Ils sont, tout au plus, aux Silly ce que les Saxons sont à nos terres. Des êtres d'essence identique, avec une vision de la vie et des principes culturels fondamentalement opposés.
Malgrim nous a assurés que son territoire serait sûr pour nous jusqu'à la zone de la Bouche Nord. Glestig nous conduira à l'orée des Ronces Obliques.
Nous avons appris autre chose ce soir. Un dragon rôde au-dessus de la Bouche Nord. Lui aussi corrompu, manifestement devenu fou. Les visages se sont figés. Je crois que tout le monde a pris l'information et remis à plus tard la façon d'approcher ce problème majeur. Moi qui voulais être de ces contes où les personnages côtoient dragons et centaures. Je crois même l'avoir noté quelque part dans ce codex, avant que nous quittions Eylilstadt. L’idée ne me séduit plus autant.
L'autre chose que Malgrim nous a dite, c'est que la Bouche Nord semble absorber le Glamour pour l'envoyer ailleurs.
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Nous ne sommes plus que quatre.
Iffan, Amren, Garnos et moi. Les écuyers sont restés à l'orée du domaine des Ronces Obliques. Finan et Sildia aussi. Amren, plus au fait des subtilités de ce monde pour y avoir en partie grandi, s'est rappelé que la zone semblait affecter dramatiquement les fées qui s'en approchaient de trop près. Nos deux compagnons ont consenti que cela puisse les atteindre. Nous avons donc été prudents.
Je viens d'y penser, en écrivant cela. Je crois que l'idée que Sildia s'éteigne, ne serait-ce que quelques mois, m'est difficilement supportable.
Le territoire qui s'étend devant nous n'a plus rien à voir avec ce que nous avons traversé. Pas de forêt, plus de marais, plus rien de vivant à proprement parler. La roche affleure partout, en dalles plates fissurées ou en blocs épars qui n'obéissent à aucune logique de terrain lisible. Seul Iffan semble a peu près s’y repéré. Et même lui, je le sens moins à l’aise qu’a son habitude. On ne voit pas d'horizon. Le ciel est gris, d'un gris lumineux et uniforme qui n'indique ni l'heure ni la direction. La lumière vient de partout et de nulle part, sans ombre pour orienter le regard. Les sentiers n'existent que par endroits, de courtes sections praticables entre des sections qui ne le sont pas. La progression ressemble moins à une marche qu'à une résolution continue de problèmes posés par la géographie elle-même. On enjambe, on contourne, on cherche l'appui. Les chevilles travaillent.
Garnos sent la fuite du Glamour à mesure que nous avançons.
Il s'est confectionné une armure pendant que nous campions. Quand je dis armure, je ne parle pas de celles faites pour parer des coups. Mais cela ressemble pour lui aussi à une défense En réalité, il s’agit d’un entrelacement de fils de cuivre, assemblé avec la précision maniaque qui caractérise tout ce qu'il fait et qui semble le protéger de l'aspiration. À mesure qu'il le construisait, il était de plus en plus tendu, les mâchoires serrées, les gestes plus courts. Notre petit compagnon ne nous avait pas adressé la parole depuis que nous avions planté le camp sommaire dans cet entrelacs rocailleux. Jusqu'au moment où il a accroché sa dernière pièce. Quelque chose s'est dénoué dans son visage. Il a repris des couleurs, nous a gratifiés de ce sourire étonnant qu'on lui connaît peu. Il semblait soulagé comme quelqu'un qui vient de résoudre une urgence.
Plus tôt dans la journée, nous avons dû nous dissimuler. Malgrim nous avait prévenus. Des patrouilles de Maëvé surveillent la Bouche Nord. J'ai entendu les voix assez tôt pour que nous ayons le temps de nous mettre à l'abri sans nous faire repérer. La roche, qui me pesait comme obstacle, nous a au moins servi de couverture.
Il faut que je dorme.
Je ne sais plus depuis combien de temps nous marchons dans ce désert.
C'est le problème avec les paysages qui ne changent pas. On finit par ne plus savoir si on avance ou si on tourne. La même dalle. Le même bloc. La même fissure. Le même ciel gris lumineux sans bord ni limite. La même absence d'horizon. L'impression d'escalader un flanc de montagne qui ne se terminerait jamais, sans que l'altitude change, sans qu'aucun sommet ne se dessine devant nous pour promettre que quelque chose finira.
Il fait étonnamment chaud pour un endroit aussi minéral. Une chaleur sèche et sourde qui monte de la roche et ne s'évacue pas. L'armure pèse. Elle pesait déjà dans la forêt Unsilly, mais là, avec cette chaleur, avec ce terrain, avec le fait qu'on ne peut pas la quitter, elle pèse autrement. On ne peut pas la quitter parce qu'à tout moment le dragon peut surgir. On ne peut pas la quitter parce que les patrouilles sont là, quelque part, et qu'on ne sait pas où. Alors on la garde. Et le corps travaille dessous, silencieusement, à un effort qu'on ne mesure pas tout de suite et qu'on mesure quand on s'arrête.
Iffan et Amren tiennent chacun à sa façon, qui ne doit rien aux mêmes ressources. Iffan par une endurance animale qui ressemble à de l'indifférence au corps. Amren par quelque chose de plus décidé, une volonté qui compense ce que le corps ne donne plus naturellement.
Tous les matins, je vois les visages grimacer lorsque nous devons remettre les quelques parties que nous avons consenti a quitter la nuit. Mais nous dormons au moins en maille. Ce qui ne facilite pas le repos. Au moins le gambison n’est plus humide comme il l’était dans les marais. J’ai horreur  de cette sensation et cette odeur.
Moi, je marche. Je mets un pied devant l'autre et je regarde où je pose le pied parce que si je regarde devant moi je ne vois que d'autres rochers identiques à ceux que je viens de dépasser, et il vaut mieux ne pas regarder ça trop longtemps.
Je regarde mes camarades.
Sildia rit, car Iffan ne semble pas comprendre leur décalage sur la romance et l'amour. Il a ce petit air emprunté qu'il adopte quand les choses semblent aller au-delà de sa perception. Les sourcils froncés de l'effort qu'il tente de fournir pour se projeter, sans y parvenir. Iffan est un romantique par construction, je pense. Pas par nature. Et si j'en crois l'histoire que m'a racontée oncle Marc, c'est une histoire qui a forgé mon cousin et l'a conduit à devenir le chevalier de cœur et, à épouser Avielle. Mais je crois qu'Iffan a épousé ces concepts et s'y est plongé tant et si bien que la volatilité des esprits fées les rend difficiles à saisir pour lui. Ce qui les rend imprévisibles le déroute.
Nous sommes rentrés hier car j’ai dormi entre temps.
Au réveil, j’ai demandé a Finan combien de temps nous étions aprtis, Amren, Iffan, Garnos et moi. Il nous a dit que notre expédition à la Bouche Nord avait durée plusieurs jours, sans plus de précisions. Lorsque nous avons rejoint nos compagnons au couché du soleil, au soir d’hier, j'étais trop exténué pour poser mes pensées. J'ai ramené Amren à la force de mes épaules. Je me suis blotti contre Sildia et je me suis endormi. C’est tout ce dont je me souviens.
Je n'ai pas écrit pendant un certain temps. Et maintenant que je me pose un peu, je me rends compte que nous avons encore plongé dans ce que peu d'hommes pourront voir de leur vie. Et nous en sommes revenus. Quel miracle.
Je me dois de faire l’effort de revenir sur ces évènements, depuis la dernière fois où j’ai eu le temps de le faire, alors que nous ations plongés dans  ce déale de roches.
D'aussi loin que je me souvienne, nous étions pris dans ce labyrinthe de pierres lorsque Garnos nous a dit voir enfin à l'horizon le portail et le glamour s’échapper à travers lui. À partir de là, c'est lui qui nous a guidés, donnant un point de repère qu'Iffan utilisait pour nous orienter et décider des meilleurs chemins. Alors que nous approchions, tout s'est emballé dramatiquement.
L'horizon est devenu progressivement noir. C'est l'effet dont je me souviens. Une petite tache au départ, devenue un océan d'écailles et d'arêtes tranchantes, de crocs, de dents acérées. Le dragon avait fini par nous repérer et l’air tout entier s’est mis à vibrer de son rugissement cataclysmique.
Nous nous sommes mis à chevaucher en direction de la faille que nous décrivait Garnos et que, petit à petit, nous avons finie par repérer au moins dans sa dimension physique. Ce trou béant dans la terre, dépourvu de toute logique géologique. Une plaie.
Le dragon nous a poursuivis. Les chevaux hennissaient de peur et nous n'étions pas complètement fiers. Amren a mené la cavalcade. Mon cheval était moins adapté à cet environnement et je fermais la colonne, bien malgré moi, offrant mon dos au souffle de la créature. Celui-ci ne s'en est pas privé. Je ne l'ai pas vu faire, mais j'ai senti une chaleur immense m'envelopper. J'ai cru soudainement plonger dans un brasier. Je me suis retrouvé au sol. La chute fut lourde. Je n'eus le temps que de voir mon cheval s'éloigner en flammes, et de lever mon mon bouclier pour l’interposer entre moi et les serres du dragon. Ce bouclier qui me suis depuis des années a littéralement été broyé par la patte d’une puissance phénoménale de la bête. Mon gantelet aura aussi profondément été marqué. Je viens de regarder mon bras et certaines marques laissées sur ma peau ne sont pas toutes du fait des pierres. Cette serre surdimensionné aura laisé son souvenir.
Navré de ce contretemps, la créature reprit de la hauteur et me repassa par-dessus, s’éloignant pour manœuvrer. Je retirai mon heaume après m'être relevé difficilement. La créature infernale était déjà haut dans les airs. Elle allait me contourner pour tenter à nouveau de me balayer par son souffle. Mes deux amis ne s'étaient pas arrêtés. Sans autre alternative, il me fallait courir.
Et les forces m'ont prêté assez d'énergie pour que je puisse le faire.
J’ai senti sa présence derrière moi. Ses battements lourds, ces ailes démesurées. Les quelques grognements d'outre-tombe, comme si la terre sous mes pieds mugissait d'une plainte sourde et ancestrale une douleur qui dépassait tout entendement. Et le craquement. Mon Dieu, ce craquement. Comme lorsqu'on frotte deux pierres pour provoquer une étincelle, le dragon fait craquer sa gorge avant de projeter son déluge de flammes ardentes. Juste avant le bruit des flammes et l'explosion, juste avant de ressentir cette chaleur infernale, un craquement qui ne peut être apparenté à aucun bruit connu tranche l’air. Mon âme en est marquée à vie. Ce bruit, je le reconnaîtrais maintenant entre mille.
Mais je n'ai pas failli. J'ai couru jusqu'à perdre haleine et je me suis jeté sur le sentier en contrebas qui descend dans la faille, sentant la chaleur me caresser juste ce qu’il faut pour me marquer la peau et me rappeler que je suis en vie. J'ai roulé quelques mètres dans un tintamarre de métal avant de me stabiliser. Mes amis étaient en contrebas, Garnos derrière eux. Ils faisaient déjà face à deux sentinelles métalliques, dos à une crevasse percée dans la paroi, qui semblait être le seul chemin. Mon entrée fracassante appela deux de ces sentinelles à ma rencontre. J'eus à peine le temps de me positionner.
Par chance, la stratégie ne semblait pas le fort de ces êtres magiques. Ils sont venus vers moi sur ce sentier qui ne leur permettait pas de m’affronter en surnombre. Ce fut sans doute ma chance.
Il est inutile de rappeler que mon corps ne m'offrait plus aucune sensation agréable. Et pourtant, les armures qui se dressaient devant nous imposaient, pour les faire tomber, des coups d'une prodigieuse puissance. J'ai réussi à me ménager en adoptant une stratégie de l'économie. Mes adversaires étaient lourds et lents. Je récupérais des forces pendant quelques passes d'épée avant de puiser dans mes ressources reconstituées partiellement pour leur envoyer un coup brutal. Parfois, cela fonctionnait. Le combat dura des heures, me semble-t-il.
Les six armures sont tombées. Nous n'avions eu que des blessures superficielles. Garnos nous entraîna dans la faille, nous enfonçons alors plus profondément à partir de ce premier cratère qui faisait office d’antichambre.
J'ai cru n'en jamais sortir.
J'ai retiré mon armure pour avancer sans contrainte. Par lassitude aussi, je crois. Je l’ai retirée petit bout par petit bout, ne gardant au final ni maille, ni gambison. Seulement ma chemise, mes braies, mes bottes et mon épée. Nous avons avancé dans un dédale de couloirs opalescents qui n'offraient aucune perspective, aucun point de repère. Nos âmes ont été éprouvées. Mes amis et moi n'avancions plus que par la force de trouver une issue, de ne pas rester éternellement coincés dans ce lieu. Le lutin nous guidait. Lui semblait savoir à peu près où aller.
Nous sommes arrivés devant un mécanisme obscur. Une sorte de complexe mi-organique, mi-mécanique, qui semblait être au seuil des deux mondes. La géométrie du passage entre les deux mondes était elle-même tordue par l'absorption du glamour des fées. Garnos semblait le comprendre et tenta de nous expliquer vaguement ce qu’il se passait, conscient que nous n’étions pas âptes à en comprendre toutes les subtilités. Pour autant, que nous le comprenions ou pas, il nous fallait prendre une décision. Je crois qu'Amren a proposé un plan que j'ai immédiatement rejeté. Il me semblait produit par sa rancœur, sans doute nourrie par le maléfice de ce lieu. Il nous mettait bien trop en danger. Une sorte de plan consistant à attirer Maëvé ici, par notre présence.
Nous avons plutôt décidé de faire exploser le mécanisme, au péril de nos vies. Garnos était d'accord.
Je n'ai pas bien compris comment il a procédé. Il a eu besoin de mes amis et de leurs passions. Je n'ai pas eu l'impression à ce moment-là de pouvoir aider ou inspirer quoi que ce soit. Mais eux ont réussi. L'amour qu'ils portent, l'un pour Avielle et l'autre pour Ilariel, est grand. Suffisamment pour avoir nourri le Knoker et son glamour.
L'engin s'est mis à dérailler, à craquer. Il nous a fallu courir. Et j'ai couru à en exploser mes poumons. Et les fibres de mon corps.
En reprenant mes esprits, j'étais dans le cratère où les six vestiges des statues défensives reposaient encore sur le sol. Iffan était là. Mais pas Amren. J'ai crié son nom. Pas de réponse. Un sentiment profondément planté en moi m'a saisi d'un coup. Je savais qu'il était sous les pierres. La faille s'était effondrée. Il ne devait pas être loin. Il devait être juste derrière nous quand ça s’est effondré. Il le fallait, ma conviction était celle-ci à ce moment là. Je m’en souviens de façon assez limpide.
J'ai demandé à Iffan de m'aider. Je me suis mis à déblayer les pierres, une à une, comme un damné. Je me suis attaqué aux grosses, mu par une volonté si grande que j'aurais pu déplacer la montagne s'il l'avait fallu. Iffan m'a aidé, mais il a eu l'intelligence de prendre parfois du repos alors que moi je n'ai arrêté que lorsque mon ami fut dégagé.
Et même après ça, je n'ai pu trouver réellement de repos. Je l'ai soigné suffisamment pour que son corps tienne le chemin du retour. Je me suis assuré que ses blessures ne s'infectent pas, que ses os brisés soient soutenus par des attelles de fortune, les bandages suffisamment serrés.
Les chevaux féériques qui avaient accompagné Iffan et Amren à l'aller étaient toujours là. J'ai chargé Amren sur son coursier et j'ai d'abord tenu le cheval par la bride, le temps de remonter et de voir ce qu'il se passait à l'extérieur. Le dragon ne semblait plus là. Nous ne l'avons pas revu. Nous avons contourné les patrouilles grâce aux sens aiguisés de mon cousin. C’était d’autant plus critique que certaines se dirigeaient vers la faille, alerté par le bruit de l’effondrement. Nous sommes arrivés au camp après une longue marche. Épuisés.
J'ai les bras recouverts de coupures et des hématomes d'une couleur qui témoigne de mon engagement à récupérer mon compagnon. Écrire m'est douloureux. Mais cela me fait aussi du bien, notamment à mon esprit.
Amren a repris conscience. Je crois que cette histoire m'a fait comprendre quelque chose. Marc et Errin étant unis, nos familles le sont tout autant. Il m'a fallu ramener mon frère. J'avais promis que je lui permettrais de prendre le chemin de la rédemption. J'avais promis que je veillerais sur lui. Pour qu'il regagne ce qu'il avait perdu et qu'il arpente ce chemin sans être seul. À la force de mes bras s'il le faut.
Demain, nous serons à Eylilstadt. C'est Sildia qui me l'a annoncé comme si c'était une évidence. J'ai vu les changements de décors, bien sûr. Je commence à être familiarisé, sinon avec la diversité des paysages du monde des fées, au moins avec la végétation luxuriante et ordonnée du domaine des Rameaux Blancs. Mais je reste encore un peu fragile sur mon appréciation des temps et des distances à parcourir.
Je ne sais pas comment Ardanor et Eluned prendront la mesure de notre initiative de détruire le nœud de la Bouche Nord. S’ils me le demande, ils auront mon rapport fidèle et exact sur ce que nous avons traversé, mes sensations, ma compréhension des choses telles que je les suppose, et les décisions que j'ai prises en mon âme et conscience, à l'aune des informations dont je disposais. Ils sauront tout, et décideront alors.
Mais pour l'heure, je crois qu'il me faut chasser une lanceuse de glands.
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